Centre d'éducation à la citoyenneté

Comment dire non à la haine ?

Mardi 2 juillet 2019 par Zora Vardaj et Charles Hosten
Publié dans Regards n°1047

A l’heure où l’identité juive est source de nombreux fantasmes et préjugés, le programme « La haine, je dis NON ! », créé au CCLJ et mené chaque année dans les écoles primaires de la Fédération Wallonie Bruxelles, tente de déconstruire avec les jeunes ces préjugés, tous les préjugés. En cette fin d’année scolaire, les élèves ont-ils des clés pour dire NON à la haine ?

« Autoportrait mosaïque » : atelier philo et artistique sur le thème des identités

En 2018-2019, les écoles communales d’Ixelles n°2, n°4 et n°12 ainsi que l’école Adolphe Max ont participé au programme du Centre d’éducation à la citoyenneté du CCLJ pour l’enseignement primaire. Quatre écoles, quatre réalités différentes, deux cycles différents (3-4e et 5-6e primaires), près de 300 enfants, des professeurs accueillants et deux programmes d’activités conséquents au rendez-vous. Riches des enseignements tirés de nos animations antérieures, nous avons retravaillé l’agencement de nos programmes afin que nos élèves relient entre elles les animations au travers d’une même unité de sens. La pratique de la philosophie avec les enfants à laquelle nous avons été formés s’est révélée un outil adéquat pour offrir un espace de parole aux élèves. Espace de parole débouchant systématiquement sur un atelier de création plastique par lequel ils pouvaient manifester leur compréhension du sujet et en réaliser la synthèse.

Alors que les animations dédiées au deuxième cycle se sont concentrées sur la communication non violente dans la résolution de conflits*, celles pour le troisième cycle ont abordé la notion d’identité et de vivre-ensemble avec nos différence. Un tout autre fil rouge, quoique toujours solidement chevillé à l’individu et son rapport à l’autre.

Le programme se constitue de trois thèmes successifs (Nos identités / Stéréotypes et préjugés / Jusqu’où peut mener la haine…), chacun se terminant, comme évoqué, par un atelier philosophique et artistique, histoire de mettre la pensée en scène.

L’introduction de la nuance

Tout d’abord, comment découvrir autrui dans sa richesse et sa pluralité ? Sans doute en commençant par considérer que l’autre recèle de nombreuses facettes et que son identité n’est pas figée dans une seule appartenance. L’identité est complexe et c’est en accompagnant l’élève dans la découverte de la sienne, de sa richesse, que la nuance a pu être invitée. Je ne suis pas « que » d’origine turque, je ne suis pas « que » musulman, je ne suis pas « que » pour le Standard ou Anderlecht ! A l’issue des trois animations liées à cette thématique, les élèves ont réalisé une mosaïque de leur identité, en choisissant les couleurs en fonction de leurs différents cercles d’appartenance, représentant plastiquement cette complexité profonde qui définit l’individu.

Mais comprendre sa propre complexité, c’est aussi la conférer à l’autre et admettre que, tous semblables et tous différents à la fois, nous ne pouvons résumer l’autre ou être résumés à un seul de ses/nos cercles d’appartenances. Riches de ce constat, les élèves ont abordé la question des stéréotypes et des préjugés. Le stéréotype, cette idée induisant parfois un comportement différent à l’égard des personnes visées par celui-ci, le préjugé. En amont, c’est en jouant à Kroiroupa dans les classes que les religions, les croyances, la laïcité et la place des différents cultes et leurs spécificités avaient été explorées. Une autre animation, quant à elle, s’était penchée sur le thème de la migration et des origines. Suis-je celui d’où je viens ? D’où je vis ? D’où viennent mes parents ? D’où viennent mes souvenirs ? Est-ce finalement un peu de tout cela que j’emporte où je vais ?

Douloureux témoignage de jusqu’où peut mener la haine de l’autre, l’histoire de Sophie Rechtman-Granos, enfant cachée, a enfin été présentée aux enfants lors de deux matinées au CCLJ. Ce récit poignant n’a pas manqué d’intéresser les élèves qui ont débordé de questions. Celles-ci ont été exploitées par la suite en classe lors d’une animation intégrant parallèlement l’histoire de Sophie Rechtman- Granos à celle de la Shoah et de la Seconde Guerre mondiale. L’animation suivante a permis aux élèves de découvrir les Droits humains et de se rendre compte que ceux-ci, qui sont aussi les leurs, ne sont pas si vieux et impliquent toujours une responsabilité inhérente à leur nature. Nous ne pouvons faire respecter ces droits qu’en les appliquant nous-mêmes. En terme de discrimination, nombreux se déclarent victimes et rares sont ceux qui se reconnaissent bourreaux.  

La haine…

En clôture de cette année, quel sens les élèves donnent-ils à « La haine, je dis NON ! » ? A partir de nos nombreuses discussions, nous avons demandé aux élèves d’écrire une définition ou une affirmation sur la haine. Si dans l’actualité ce mot revient souvent (haine en ligne, discours de haine banalisés…), que signifie-t-il pour les enfants ?

Les élèves ne comprennent pas tous ce mot de la même façon. Deux types de définition émergent : les uns expliquent la haine, comme le fait de détester quelqu’un ou quelque chose, un sentiment négatif, non contrôlable et agressif, de la méchanceté gratuite envers les autres. Tandis que pour les autres, il s’agit de rage, de colère, de nervosité : on a des pensées négatives, car quelque chose nous a mis hors de nous, par jalousie, par vengeance. Les élèves font ici référence à l’expression argotique « j’ai la haine », qu’ils utilisent pour dire « j’ai la rage » ou « je suis très énervé ».

Beaucoup d’élèves émettent un avis négatif sur la haine : « la haine est mauvaise », « c’est un sentiment que je n’aime pas », c’est méchant, cela apporte de la douleur et de la destruction, cela ne sert à rien, c’est désagréable (à ressentir comme d’en être la victime).

Certains ont donné des caractéristiques de la haine : la haine, c’est transmissible, il peut y avoir de la jalousie dans la haine, de la peur, de la violence. Elle peut être signe de faiblesse. On peut aller très loin avec la haine.

D’autres ont abordé différentes formes que la haine peut prendre : le harcèlement, le racisme, le fait de juger une personne sur son apparence, l’injustice, les discriminations, les guerres, le sexisme.

… je dis NON !

Après avoir conceptualisé ce terme, comment combattre celui-ci ? Sur une longue feuille de papier placée au sol, les élèves ont écrit des mots, des phrases, ils ont réalisé des dessins, des collages. Ils ont dit ce qu’ils veulent combattre, mais également ce qu’ils veulent défendre.

Pour refuser la haine, certains élèves estiment que celle-ci provient d’un manque de connaissance de l’autre ; ils proposent dès lors de « ne plus juger les gens sans les connaitre », d’ « oublier les stéréotypes », d’« essayer de mieux comprendre les autres cultures ». D’autres évoquent le droit à la différence : il faudrait « tolérer les différences de chacun, même si ça ne nous plaît pas ». Ils pensent qu’« ensemble, on est toujours plus fort pour combattre la haine ». Ils parlent aussi d’attitudes à adopter avec les autres pour y parvenir : communiquer poliment, faire preuve de respect, aider les autres…

Mais à quoi dire OUI dans la pratique ? Les élèves ont proposé d’unir les pays pour garantir la paix, de permettre à chacun de s’y installer librement, de soutenir les organisations humanitaires qui défendent les Droits humains, de s’instruire, d’avoir des amis de toutes origines, de ne plus genrer les activités, etc.

Cette dernière animation nous a permis de clore l’année en 5e-6e. Si les idées proposées par les élèves pour refuser la haine font preuve de richesse, c’est parce qu’elles sont le fruit d’une année de réflexions.

Les professeurs, quant à eux, ont apprécié la diversité des activités, la dimension ludique et artistique et le choix de sujets pour lesquels les élèves marquaient leur intérêt. Ils ont estimé que les élèves se montraient plus respectueux envers des camarades ayant d’autres opinions que les leurs.

Nous espérons que ces réflexions et questionnements philosophiques en engendreront d’autres, en dehors de la classe, en dehors de l’école dans les rapports qui uniront les élèves aux autres et au monde.

* Paru dans le Regards n°1032, novembre 2018 – En ligne


 
 

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