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Berlin, 1933. Pourquoi n’ont-ils rien dit ?

Vendredi 2 août 2019 par Willy Wolsztajn

Dès avant la prise du pouvoir par Hitler en 1933 et jusque l’entrée en guerre des Etats-Unis, Berlin comptait nombre de correspondants étrangers. On connaissait depuis le début la terreur nazie, son hallucinante brutalité et son antisémitisme viscéral. Ensuite et jusqu’à la fin du conflit, la Shoah fut quasi complètement documentée. Pourtant, à l’exception d’une poignée d’obstinés et de courageux régnèrent le déni et le silence médiatiques.

Adolf Hitler et Eva Braun avec leurs chiens à Berchtesgaden

Milieu, revenus, logements de fonction, les correspondants étrangers appartiennent à l’élite sociale de l’époque. Dans leur majorité, ils forment un entre soi peu en relation avec l’Allemagne de la rue, avec le tout venant de la population allemande, avec les opposants au nazisme. Ils cultivent leurs sources privilégiées, les sphères du pouvoir. Cet isolement relatif se concrétise dans une taverne berlinoise. Ils s’y retrouvent autour de leur table réservée, en habitués de leur « Stammtisch, » à laquelle s’invitent parfois des nazis de haut vol comme Julius Streicher.

Les employeurs des reporters, les entreprises de presse baignent elles aussi dans l’air du temps. Une ambiance marquée par un antisémitisme massif et, avec la Révolution bolchévique, par la peur du Rouge, hantise des possédants et des nantis. Pendant longtemps, « monsieur le chancelier Hitler » leur sembla un répulsif, certes peu ragoûtant et vulgaire, mais acceptable. La chasse aux communistes et assimilés n’était pas pour déplaire. Et puis « le Mussolini allemand » avait remis l’Allemagne au travail. Quant aux Juifs, l’antisémitisme rabique et quotidien du système nazi ainsi que les persécutions concomitantes passent sous les radars.

« Cette forteresse de l’aveuglement volontaire » sera « la matrice du déni occidental de la persécution des Juifs puis de leur extermination. C’est parce qu’ils auront si peu vu, si peu dit, parce que leurs journaux auront si peu conservé du peu qu’ils ont vu que toute la planète, découvrant les photos des charniers de 1945, pourra s’exclamer en détournant les yeux : ‘On ne pouvait pas savoir’. »

Il serait injuste de prétendre qu’aucune information ne filtrait. Mais elles étaient incapables de mobiliser l’opinion occidentale contre la monstruosité à l’œuvre. « Berlin, 1933 » s’attarde sur le cas du New York Times, quotidien de référence américain. Bien que son propriétaire Arthur Sulzberger fût juif, pour le New York Times « une information sur le sort des Juifs n’est considérée comme sûre que si elle est délivrée par une source non juive. » Ainsi les rapports sont-ils tendus entre le New York Times et la Jewish Telegraphic Agency, fondée dans les années 1920 par le journaliste juif autrichien Jacob Landau. Pourtant elle documentera tout au long de la guerre et avec un haut professionnalisme la persécution puis l’extermination des Juifs d’Europe. En vain. Des débuts du pouvoir nazi à sa défaite en 1945 le New York Times ne dérogera jamais à sa ligne éditoriale timorée. Avec par exemple sa couverture frileuse de l’odyssée du Saint-Louis en 1939. Le refus d’accueillir des réfugiés en détresse ne date pas d’hier.

Les voix lucides se font vite éjecter d’Allemagne. Epinglons le Manchester Guardian, interdit en 1933 pour avoir publié une grande enquête sur les exactions nazies. Edgar Mowrer, correspondant du Chicago Daily News et président de l’Association de la presse étrangère, est expulsé en 1933 pour avoir souligné le danger de l’arrivée des nazis au pouvoir. Dorothy Thompson l’est en 1934. Elle se trouve dans le collimateur des nazis pour avoir publié en 1932 sous le titre « J’ai vu Hitler » un petit livre insolent où elle relève « la stupéfiante insignifiance de cet homme qui tétanise le monde. » Editorialiste vedette, elle militera ensuite sans relâche pour l’entrée en guerre des Etats-Unis.

Quoique traitant son sujet historique avec rigueur, cet ouvrage se veut plus un essai qu’un livre d’histoire. L’auteur, Daniel Schneidermann, lui-même journaliste, et juif, s’interroge sur le métier de correspondant à l’étranger et, de manière plus générale, sur la profession. Sur les relations parfois incestueuses entre celle-ci et les pouvoirs. L’abomination était en marche. Ils le savaient. Ils se sont tus. Ceux qui parlaient, on ne les a pas écoutés. En quoi les cécités d’hier peuvent-elles aider à comprendre celles d’aujourd’hui ? Si elles le peuvent.

Daniel SCHNEIDERMANN – Berlin, 1933 – La presse internationale face à Hitler – Seuil – 2018.


 
 

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  • Par Amos Zot - 3/08/2019 - 9:10

    Effectivement à l'époque ( 1933-1945) régnaient dans le monde le déni et le silence médiatiques sur le sort réservé aux Juifs et le New York Times bien que documenté refusait d'en parler.
    Rien de changé actuellement en ce qui concerne les médias relativement aux Juifs et plus particulièrement à l' Etat Juif Israël : ce n'est plus le silence médiatique mais la haine et le mensonge médiatiques qui règnent en maître avec par exemple , un New York Times qui attaque quasi systématiquement Israël jusqu'à publier tout récemment une caricature antisémite .
    Je ne citerai pas les medias européens ( journaux, télévisions, radios ) dont belges qui démonisent systématiquement Israël, s'attaquent aux seuls leaders arabes qui essaient de promouvoir la paix et ne donnent quasiment jamais la parole aux démocrates arabes,musulmans et/ou palestiniens, qui interrogent systématiquement les mêmes juifs antisionistes et donc antisémites pour avoir l'avis "représentatif " des communautés juives concernées.
    Rien de neuf sous le soleil. Il leur faut chaque fois plusieurs dizaines d'années pour comprendre : le nazisme, le communisme et maintenant l'islamisme.
    Alors que ces 3 mouvements ont tué aussi énormément d'Allemands, de Russes et de musulmans.