Colloque

Dans la langue de l'autre

Mardi 7 mai 2019 par Xavier Luffin, Professeur de littérature arabe à l'ULB
Publié dans Regards n°1043

Les 14 et 15 mai 2019, à l’initiative de Xavier Luffin (ULB) et de Reuven Snir (Université de Haïfa), un colloque international intitulé « La langue de l’autre, une autre langue, ou sa propre langue ? » sera consacré aux auteurs juifs d’expression arabe et aux auteurs palestiniens d’expression hébraïque. Les intervenants s’interrogeront sur l’ancienneté du phénomène, la particularité du cas irakien, ou encore la réception de ces œuvres.

 

La diaspora juive a toujours contribué, d’une manière ou d’une autre, à la vie culturelle des sociétés dans lesquelles elle était établie. Dans le cas du monde arabe moderne, un pays en particulier est souvent cité comme exemple : l’Irak. En effet, les Juifs, dont la présence était historiquement très ancienne, participèrent largement au développement de la presse et de la littérature moderne durant la première moitié du 20e siècle, certains auteurs jouant même le rôle de pionniers : Anwar Shaul, Meir Basri, Shaul Haddad, Yaqub Bilbul, Shalom Darwish, tous prirent la plume en arabe, dans la presse d’abord, puis dans des livres publiés à Bagdad dès les années 1930. La première nouvelle irakienne est d’ailleurs attribuée à l’un d’entre eux, Murad Mikhaïl. Tous ces auteurs partageaient un amour pour la langue arabe, qu’il s’agisse de leur dialecte particulier ou de l’arabe moderne.

Traumatisme de l’exil

L’année 1951 marquera une cassure, un traumatisme pour la communauté juive irakienne : en conséquence de la création de l’Etat d’Israël trois années plus tôt, les Juifs d’Irak furent déchus de leur nationalité et contraints à l’exil - vers Israël surtout, mais aussi l’Europe et l’Amérique. Pour les intellectuels juifs, ce traumatisme sera aussi d’ordre linguistique : quel était encore l’intérêt d’écrire en arabe ? En Israël, les auteurs ayant commencé leur carrière en Irak adoptèrent différentes stratégies : Shimon Ballas ou Sami Mikhaïl se tournèrent rapidement vers l’hébreu. D’autres, comme Shalom Darwish, continuèrent à écrire en arabe pendant plusieurs années, avant de se résoudre eux aussi à adopter l’hébreu.

Mais un auteur en particulier, Samir Naqqash, dont il sera d’ailleurs beaucoup question dans ce colloque, ne changea jamais de langue, bien qu’il n’ait commencé à publier qu’une fois en Israël. En effet, il rédigea jusqu’à sa mort tous ses romans, ses nouvelles et ses pièces de théâtre en arabe, assumant par là un choix difficile, à la fois admirable sur le plan humain et « suicidaire » d’un point de vue commercial. Samir Naqqash se condamna ainsi à un lectorat relativement restreint, malgré son indéniable talent, son œuvre étant peu diffusée et peu lue dans le monde arabe comme en Israël, en dehors de la communauté d’origine irakienne.

Avec le décès de Samir Naqqash en 2004, la littérature juive israélienne d’expression arabe s’est éteinte. Mais parallèlement, un autre rapport à la langue tout aussi intéressant s’est développé en Israël : certains auteurs arabes ont en effet choisi l’hébreu comme langue d’expression artistique, sans pour autant cesser de puiser leur inspiration dans leur culture arabe : le précurseur Atallah Mansour dès les années 1960, puis plus tard les poètes druzes Naim Araydi et Salman Masalha (lequel écrit en arabe et en hébreu), ou encore Sayed Kashua, Anton Shammas et plus récemment Aymen Siksek dans le domaine de la fiction.

Ces deux phénomènes -la participation des Juifs à la littérature arabe et celle des Arabes à la littérature hébraïque- ont certes des racines différentes. Ils posent néanmoins de nombreuses questions similaires : ces auteurs écrivent-ils dans la langue de l’Autre, dans une autre langue, ou simplement dans leur propre langue ? Quel est l’impact de ce choix sur la réception et la reconnaissance de leur œuvre, dans leur propre communauté comme dans « l’autre » communauté ? S’agit-il d’ailleurs toujours d’un choix ? Influence-t-il les thématiques qu’ils abordent ? Qu’en est-il de la traduction de leurs œuvres ?

Mercredi 14 mai et jeudi 15 mai 2019 de 9h à 16h30 à l’ULB (Bâtiment D, 11e étage, local DC11.215)

Entrée libre - Infos et inscriptions : xavier.luffin@ulb.be


 
 

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