Le carnet de route d'Elie Barnavi

Six réflexions sur la 21e Knesset

Mardi 7 mai 2019 par Elie Barnavi, Ancien ambassadeur d'Israël
Publié dans Regards n°1043

Il est difficile de comprendre l’espèce de stupeur désespérée qui a frappé la gauche sioniste libérale au vu du résultat des élections législatives du 9 avril dernier. Après tout, ce résultat était connu d’avance (voir ma précédente chronique).

Dans l’ensemble, les sondeurs ont vu juste : le déplacement des voix se faisant à l’intérieur des « blocs », toute avancée de Kakhol Lavan de Benny Gantz s’est traduite par un recul de ses alliés potentiels de centre-gauche, l’ensemble du camp des modérés faisant dès lors nécessairement du sur-place. En face, la situation est la même. Le Likoud a cannibalisé ses alliés potentiels de l’ultra-droite : la Nouvelle Droite du tandem Bennett/Shaked et le Zehout de l’excentrique Moshé Feiglin n’ont pas franchi le seuil électoral, les autres -Israel Beitenou d’Avigdor Lieberman, Koulanou du ministre des Finances Moshé Kahlon, les judéo-fascistes du Foyer juif et le Shass ultra-orthodoxe séfarade d’Arié Deri- l’ont franchi à peine. Au total, avec 65 sièges contre 55, Liste arabe comprise, les deux camps ne font que retrouver leurs positions d’avant.

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Il est plus facile de comprendre le sentiment d’impuissance qui étreint les adversaires du Premier ministre. Avec sa quatrième victoire consécutive, sa cinquième en tout, Benjamin Netanyahou semble invincible, comme installé sur un Olympe dont nul ne saurait le déloger. Rien n’y fait, ni les lourdes casseroles qui lui pendent aux basques, ni son impudent hédonisme, ni les frasques de sa famille, ni son style mafieux de gouvernement, ni les écarts sociaux qui se creusent, ni même la pluie de roquettes qui s’est abattue sur le sud du pays et qu’il a contenue grâce à des concessions au Hamas qui aurait perdu tout autre que lui. Pourquoi ? Parce que, aux yeux de la majorité des Israéliens, « Bibi » n’a pas démérité.

L’économie se porte bien, et seuls les initiés comprennent qu’elle donne des signes d’essoufflement. Sauf à la frontière de la bande de Gaza, la sécurité est peu ou prou assurée. Dans le nord, Netanyahou a réussi à maintenir Israël en dehors du chaudron syrien, tout en y assurant à l’armée de l’air une appréciable liberté d’action. Dans l’arène internationale enfin, il s’est taillé une place enviable. Il est l’ami -et le modèle- de tout ce que le monde compte de machos populistes, de Poutine à Bolsonaro en passant par Orban. Il est l’ami de Trump, surtout, qui le couvre de cadeaux : le retrait du traité nucléaire avec l’Iran, le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, la reconnaissance de la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan, le refus de condamner la colonisation, voir sa promesse d’annexer les implantations. Et il s’est même permis des incursions hier impensables dans le monde arabe et musulman. Il a été reçu en grande pompe par le sultan d’Oman, a renoué avec le Tchad, a même amorcé un rapprochement avec le Soudan, que seule la révolte contre le régime a pour l’instant déraillé. Israël est une puissance, face à laquelle les Palestiniens, plus divisés et isolés que jamais, semblent avoir perdu jusqu’à leur capacité de nuisance. Que tout cela risque de s’avérer tragiquement éphémère, voilà ce que la gauche ne cesse de gémir depuis des années ; pourquoi lui en faire crédit aujourd’hui, alors que les faits semblent toujours lui donner tort ?

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D’autant que l’alternative n’est guère crédible. Certes, un parti inexistant deux mois avant les élections, avec à sa tête un ancien chef militaire dépourvu de toute expérience politique, s’est hissé d’un coup à la première place, à égalité avec le Likoud. Mais, fait de bric et de broc, sans identité idéologique ni programme sinon la soif de changement d’une partie importante de l’électorat, il n’avait pas grand-chose à offrir. La haine de « Bibi » seule ne saurait suffire. Aussi bien, le tsunami électoral passé, il ne reste au centre-gauche qu’un champ de ruines dominé par un non-parti dont les chefs vont bientôt tirer à hue et à dia. Deux chiffres donnent le tournis : le vieux Parti travailliste de Ben Gourion a obtenu six maigres mandats ; avec le Meretz, l’ensemble de la gauche sioniste en a arraché dix. Dix sur 120 !

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A l’évidence, l’effondrement de la social-démocratie est un phénomène mondial. Nous sommes nombreux à avoir dit et répété qu’en Israël, cette descente aux enfers avait aussi des causes endogènes. Qu’à force de bégayer et de singer les positions « sécuritaires » de la droite, le Parti travailliste s’était condamné à la non-pertinence. Que si seulement les Travaillistes avaient défendu une véritable alternative politique et diplomatique, ils n’en seraient pas là. Hélas, j’en suis moins sûr aujourd’hui. Assurément, présenter une véritable alternative politique et diplomatique est un devoir démocratique élémentaire, qui de surcroît a le mérite de préserver l’avenir. Mais l’exemple du Meretz, qui ne cesse de défendre des positions claires et argumentées, prouve que cela ne suffit pas pour gagner les élections, loin s’en faut. Il faut se rendre à l’évidence, l’opinion israélienne a massivement viré à droite - si l’on additionne les voix du Likoud, celles de ses « alliés naturels » et celles de la composante droitière du Kakhol Lavan, la droite pèse près de trois quarts de l’électorat.

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Or, dans son cœur nucléaire, ce n’est pas n’importe quelle droite. Au fil des ans, le Likoud a connu une évolution semblable à celle du Parti républicain américain ; il a systématiquement expulsé de ses rangs ses éléments démocrates et est devenu un parti d’extrême droite aux comportements de secte, dévoué corps et âme à un chef réputé infaillible. Le vrai enjeu –perdu- de ces élections était moins la sauvegarde d’un « processus de paix » auquel nul ne prête plus le moindre crédit que la préservation du régime politique en vigueur ici depuis la création de l’Etat.

Il faut comprendre que, malgré la rivalité acerbe entre Travaillistes et Révisionnistes, les fidèles de Ben Gourion et ceux de Jabotinsky, puis de Menahem Begin, s’entendaient sur la nécessité de concilier autant que possible le caractère juif de l’Etat et la démocratie. Netanyahou et sa cour s’en moquent. C’était déjà évident lors de ses deux derniers mandats, ce l’est encore davantage aujourd’hui. Dans l’équipe gouvernementale qui se dessine, avec un ministre de la Justice décidé à mettre au pas la Cour suprême et un ministre

de l’Education issu des franges messianiques du camp national-religieux, la démocratie libérale israélienne est en danger. Pour l’heure, elle n’a été qu’écornée ; demain, que Netanyahou parvienne à se soustraire à la justice grâce à une loi sur mesure, et elle risque de sombrer corps et âme.

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Que faire dès lors ? Organiser la résistance civile à la législation scélérate, celle qui est déjà passée et celle que l’on nous promet. Unir les rangs de l’ensemble de la gauche et des Libéraux, autour d’un noyau Travaillistes-Meretz, au sein d’une seule formation et d’un seul programme. Faire alliance avec la composante démocratique des Palestiniens citoyens d’Israël - le parti Ta’al d’Ahmad Tibi et des représentants de la société civile arabe. Car ne plus exclure du processus politique un cinquième de la population n’est pas seulement un impératif démocratique ; c’est une exigence de bon sens, arithmétique : sans les Arabes, aucune chance de parvenir jamais à constituer une majorité de gouvernement. Et attendre que la réalité se charge de dessiller les yeux des Israéliens. Cela est déjà arrivé dans le passé. Rappelez-vous, la guerre du Kippour est venue briser les certitudes des Travaillistes au pouvoir. Leur excès d’assurance et leur bonne conscience leur ont coûté le pouvoir, et au pays 3.020 morts et 8.135 blessés.


 
 

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