Cinéma

"Black Honey", vie et oeuvre du poète Avrom Sutskever

Mardi 4 juin 2019 par Florence Lopes-Cardozo
Publié dans Regards n°1045

Black Honey retrace la vie et l’œuvre d’Avrom Sutskever, grand poète yiddish également investi dans la « Brigade des Papiers ». Le documentaire sera projeté le mardi 18 juin 2019 à 20h, dans le cadre de la soirée de clôture de l’année académique de l’Institut d’études du judaïsme, en collaboration avec l’Institut de la mémoire audiovisuelle juive (IMAJ).

 
Sur le même sujet

    Abraham Sutskever, dit « le plus grand poète yiddish de la seconde moitié du 20e siècle », ne souhaitait pas de film sur sa vie. Huit ans après sa mort, le documentaire Black Honey lui consacre néanmoins un vibrant hommage : témoignages littéraires et intimes, illustrés d’archives, s’alternent pour honorer la vie et l’œuvre du poète.

    Né en 1913 à Smarhon (Biélorussie), sa famille se réfugie en Sibérie avant de s’installer en 1922 à Vilna (Vilnius). Abraham Sutskever publie son premier poème en 1934 et intègre quelques années plus tard le mouvement littéraire et artistique Yung Vilne. Enfermé dans le ghetto de Vilna, il ne cesse de composer des poèmes qu’il copie en plusieurs exemplaires avant de les disperser. Engagé dans la « Brigade des Papiers » -acteur du mouvement clandestin-, il sauve des manuscrits juifs des mains des nazis. En septembre 43, soutenu par Staline, il s’échappe du ghetto avec sa femme Friedke et rejoint les Partisans. Il sera amené à témoigner au procès de Nuremberg -en russe et non en yiddish comme il l’avait souhaité- sur les atrocités du ghetto, avant de s’établir en 1947 en Israël.

    Un orfèvre de poète

    Dès les premières images, professeurs, éditeurs, traducteurs rayonnent en évoquant Sutskever : « J’ai directement été captivé par sa poésie », sourit le jeune poète israélien Dory Manor. Des mots écrits au ressenti des lecteurs, la sensation semble immédiate : imprégné des paysages blancs de Sibérie, Avrom Sutskever donne à voir, qui sait, à toucher la réalité de cette neige qui brille comme des diamants. Beauté et proximité se mêlent dans une grandeur confondante, sans médiation. Mais sa vie ne lui permet pas de rester ce poète de la nature. Alors qu’il assiste, à 7 ans, à l’enterrement de son père, une colombe passe et vole vers la lumière. Pétri de douleur, il lève la tête. Ce passage du désarroi à l’espoir marquera l’allégorie de sa poésie. « La poésie est l’harmonie de toutes les contradictions, la conciliation entre la mort et la vie », reprend Dan Miron, critique littéraire. Avec les mots, il surmonte les morts, de son père, de son fils nourrisson, de sa mère fusillée. Ses vers lui permettent de survivre dans l’insoutenable ghetto, de lutter pendant la guerre. Son cri devient poésie*, sa poésie, une question de vie. « Il a signé un pacte avec l’ange de la poésie qui lui a dit : Si tu écris brillamment, je te protégerai [de la mort], dans le cas contraire… », complète le professeur Ruth Wisse. Une forme mystique le traverse. « Son yiddish est le plus sophistiqué, le plus virtuose, le plus cultivé : un palais de cristal », poursuit Avrom Nowerstern de Beit Shalom Aleichem. « Sa langue est à ce point parfaite que la traduction peine à l’égaler », concède-t-il. Tout au long de son œuvre, Sutskever réinventera la poésie yiddish avec des idées neuves et ne cessera de surprendre, d’émerveiller.

    Années de solitude

    Alors que la logique aurait dû, après la guerre, le mener à New York, capitale de la littérature yiddish, Sutskever choisit d’immigrer en Israël. Or, le yiddish n’avait pas sa place dans le nouvel Etat. « Le poète le plus doué du 20e siècle, qui a vécu en Israël, écrivait dans une langue que les gens ne comprenaient pas ! Il a vécu une vie de grande solitude », entend-on. « Un immense poète non lu, non reconnu pour sa grandeur, on ne le connaît même pas », conviennent ambassadeurs et porte-paroles. Et pourtant, ce poète israélien de langue yiddish, qui ne supportait ni l’erreur ni l’approximation, qui avait une poigne d’acier, paraît-il, n’a cédé à aucune mode, à aucun diktat. Il a non seulement continué à écrire en yiddish, mais il a créé en Israël Di Goldene Keyt, « le meilleur journal yiddish de tous les temps, devenant le point de créativité mondial du yiddish ».

    La caméra d’Uri Barbash interroge les acteurs du monde littéraire yiddish, revient sur les épisodes engagés du poète ; écoute les souvenirs et les silences de ses filles, balaye de son objectif, son appartement inchangé, ses photos à tous les âges de sa vie, ses pages manuscrites, travaillées, éditées, pour s’arrêter sur le récit émouvant de sa petite-fille qui a recueilli, à l’issue d’une représentation théâtrale, en Allemagne, en 2010, le jour du décès de son grand-père, les applaudissements chaleureux de la salle pour l’œuvre d’Avrom Sutskever.

    Le film s’inscrit dans le projet dédié aux poètes juifs The Hebrews qui a remporté un prix de mention spéciale au Festival International du Film de Haïfa en 2018.

    Mardi 18 juin 2019 à 20h
    « Black Honey, the Life and Poetry of Avraham Sutskever », un documentaire écrit et réalisé par Uri Barbash (V.O. hébreu sst. fr., 1h16).
    Auditorium DC2.206 de l’ULB, 42 av. Antoine Depage, 1050 Bruxelles.
    Entrée libre. Réservation obligatoire : iej@ulb.ac.be - 02/650.33.48

    * A lire www.espritsnomades.net/litterature/avrom-abraham-sutzkever-au-travers-de-tous-les-brasiers/ de Gil Pressnitzer.


     
     

    Ajouter un commentaire

    http://www.respectzone.org/fr/