Portrait

Dzigan et Schumacher, seigneurs de l'humour yiddish

Lundi 4 juin 2012 par Ouri Wesoly

Toute leur vie, partout où on parlait yiddish, durant l’agonie du judaïsme européen comme dans l’Etat d’Israël naissant, ils ont été là, la plaisanterie à la bouche et la larme à l’œil. Hommage.

« Quel bonheur de nous retrouver ! »

C’était fin 1946, dans un théâtre de Lodz, devant un parterre de Juifs rescapés de la Shoah. Szymon Dzigan et Isroël Schumacher*, dont c’est la première représentation d’après guerre, entrent en scène.

« Shalom, Yidnquel bonheur de nous retrouver ! » s’écrient-ils. Et la salle entière éclate en pleurs. Avant de hurler de rire en écoutant le plus célèbre duo d’humoristes yiddish du monde.

Tel est le rire du yiddishland : mêlé de pleurs, indomptable jusqu’aux  tréfonds de l’horreur. Comme Dzigan et Schumacher eux-mêmes. Ils ont survécu à Hitler, ils ont survécu à Staline, éternels, indestructibles. Toujours insolents et sarcastiques.

Comme à leurs débuts, quand ils brillaient d’un feu inégalé dans le ciel de la culture yiddish. Dès qu’ils avaient formé leur duo, à la fin des années 1920, le succès avait été immédiat. Normal pour ceux qui avaient su lancer un genre d’humour nouveau.

Ni comédiens, ni clowns, ce sont des humoristes commentant  l’actualité. Comme le feront bien plus tard, Bedos, Desproges ou Coluche. Et Dieu sait qu’il  y avait  de quoi rire (ou pleurer) dans la Pologne de l’époque : un régime fascisant, une crise économique, un antisémitisme virulent…

Ils trouvent vite leurs personnages : Dzigan, bavard, nerveux, geignard. Schumacher, flegmatique et donneur de leçons. Tels quels, ils triomphent partout où l’on parle alors yiddish.

Jusqu’à ce que leur monde, le monde s’écroule. La guerre éclate, la Pologne est occupée par les Allemands, les Juifs de Lodz sont enfermés dans un ghetto. Sur sa lancée, le duo dirige un temps ses sarcasmes sur ces nouvelles cibles : les nazis et leurs collaborateurs.

Parmi lesquels, hélas, les dirigeants juifs du Judenrat**. Mais le danger se précise. Fin 1940, Dzigan et Schumacher fuient dans la partie de la Pologne occupée par les Russes. Puis en Union soviétique même.

Là, ils reprennent leurs spectacles. Une tournée triomphale les mène à Minsk, Moscou, Leningrad… Sauf que dans la Grande Union Soviétique, on ne plaisante pas sur les travers des dirigeants, même en yiddish. Ils sont arrêtés et envoyés au Goulag.

Ils y croupissent jusqu’en 1946, deux ans après la fin de la guerre. De retour en Pologne, ils tournent « Unzere Kindern » (« Nos enfants »). Le premier film avec des témoignages d’enfants ayant survécu à  la Shoah. Le dernier film tourné en yiddish dans le pays, aussi.

Et Dieu lui-même échoua

En 1951, ils émigrent vers le jeune Etat d’Israël. Là-bas, au moins, ils pourront vivre et jouer en paix. Hélas, le gouvernement de l’époque entend intégrer aux marches forcées les innombrables nouveaux immigrants.

Entre autres moyens, la quasi interdiction de parler une autre langue que l’hébreu. Dzigan et Schumacher se heurtent à d’innombrables obstacles bureaucratiques pour monter jouer. Au point qu’excédés, ils émigrent à nouveau… En Argentine.

Finalement, la situation se tasse : va pour des spectacles en yiddish, mais avec quelques sketchs en hébreu. Ce ne seront pas les meilleurs des deux hommes qui ne sont jamais parvenus à bien maîtriser la langue de Bialik.

Commence alors un nouvel âge d’or. Avec une férocité non dénuée de tendresse, ils déchiquètent la déjà stressante vie quotidienne de leur nouveau pays. Tout y passe, des manies de leurs contemporains aux travers des ministres.

Et puis survient l’incompréhensible : après plus de 30 ans de joies et de peine vécus ensemble, les deux amis se querellent. Et se quittent sur une de ces haines inextinguibles que seuls peuvent se vouer ceux qui se sont beaucoup aimés.

Aucun des deux n’a jamais révélé la cause de la dispute, mais elle fut au-delà de toute réconciliation. Une décennie plus tard, on écrira une pièce sur ce mystère (« Dzigan et Schumacher, les éternels »).

Elle se déroule au Paradis. La hiérarchie des anges se succède pour rapprocher les deux hommes. En vain. Enfin, Dieu, qui est aussi un fan, intervient à son tour. Mais  Lui-même échoue…

Peu après, en 1961, Schumacher meurt, peut-être d’être séparé de son double. Pour Dzigan, le show continue, comme le succès. Dans les années 70,  il présente même des émissions régulières à la télévision israélienne.

Et puis,  le 13 avril 1980, il est pris d’un malaise sur scène. La légende veut qu’il n’ait cessé de plaisanter durant son transfert à l’hôpital. Le lendemain, la voix la plus drôle du yiddishland se tait à jamais.

Pourquoi évoquer en ce moment précis la mémoire de ces deux seigneurs de l’humour ? La faute en revient sans conteste à notre ami Arthur Langerman. Car, comme tout homme de goût, c’est un admirateur de Dzigan et Schumacher.

Mais du genre actif : lui qui a déjà traduit des nouvelles de Sholem Aleichem a entrepris d’en faire de même avec ces sketchs. Comment résister au plaisir de partager  le fruit de ce travail de bénédictin ? 

C’est ce que nous ferons désormais tous les 1er et 3e lundis du mois, en l’accompagnant d’un enregistrement du sketch original.  Notre petite contribution à l’immortalité de la « mamèlochn », notre langue yiddish.

* Ils sont tous deux nés à Lodz, où vivait la plus importante communauté juive après Varsovie, Dzigan en 1905 et Schumacher en 1908.

** Sous divers noms, les « Judenrâte » dirigeaient les ghettos pour les nazis.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Schiff Anny - 5/06/2012 - 16:22

    Où trouver les sketchs de Dzigane et Schumacher?
    Merci pour l'info,
    Anny Schiff

  • Par owesoly - 27/02/2015 - 13:29

    <p>Le plus simple, Anny, c&#39;est sur Internet. On y trouve encore disques et CD. Vous pouvez aussi en t&eacute;l&eacute;charger un certain nombre (souvent mis dans &quot;musique yiddish&quot; , va savoir pourquoi. Et &agrave; pr&eacute;sent, bien s&ucirc;r, petit &agrave; petit sur ce site.&nbsp;</p>

  • Par owesoly - 5/06/2012 - 18:04

    <p>Le plus simple, Anny, c&#39;est sur Internet. On y trouve encore disques et CD. Vous pouvez aussi en t&eacute;l&eacute;charger un certain nombre (souvent mis dans &quot;musique yiddish&quot; , va savoir pourquoi. Et &agrave; pr&eacute;sent, bien s&ucirc;r, petit &agrave; petit sur ce site.&nbsp;</p>

  • Par Polo - 12/12/2014 - 11:17

    C'est ce que nous ferons désormais tous les 1er et 3e lundis du mois, en l'accompagnant d'un enregistrement du sketch original. Notre petite contribution à l'immortalité de la « mamèlochn », notre langue yiddish.

    Où se trouve ( se trouveront" ces pépites enfouies dans notre passé ?

    Merci pour votre réponse.

    Cordial shalom

  • Par Silberman - 10/02/2019 - 22:18

    J aimerais retrouver le film ou ils cherchent du pétrole. Introuvable sur internet