Livres

Images antisémites, dessins assassins

Vendredi 1 juin 2018 par Véronique Lemberg
Publié dans Regards n°884 (1024)

Après avoir exposé 120 caricatures antisémites appartenant à la collection d’Arthur Langerman, le Mémorial de Caen a publié cette année Dessins assassins ou la corrosion antisémite en Europe 1886-1945 (éd. Fayard). A travers de nombreux dessins antisémites, ce livre coordonné par des historiens s’efforce de montrer comment l’image a banalisé, cristallisé et radicalisé la haine des Juifs, au point de les exterminer.

 

Né en 1942 à Anvers, Arthur Langerman a échappé à la déportation en mars 1944 grâce à l’intervention de la reine Elisabeth. Séparé de ses parents, comme d’autres bébés juifs, il sera placé dans une pouponnière d’Etterbeek, mise sous la supervision de la Sipo-SD. Son père sera assassiné à Auschwitz-Birkenau. Sa mère survivra, mais comme la plupart des rescapés, s’enfermera dans le silence. Ce n’est que lors du procès Eichmann qu’Arthur Langerman prend conscience de la tragédie qui a frappé sa famille.

Depuis lors, il a entamé une collection d’images antisémites (cartes postales, affiches, dessins de presse, figurines et tableaux), aujourd’hui forte de plus de 8.000 « œuvres » et constituant la collection la plus importante dans ce domaine. Si bien qu’en 2017, le prestigieux Mémorial de Caen a décidé d’organiser une exposition sur l’antisémitisme à partir de 120 images de sa collection. L’objectif étant de montrer aux nombreux visiteurs les images qui ont précédé l’extermination des Juifs d’Europe. L’exposition Dessins assassins ou la corrosion antisémite en Europe 1886-1945 a le mérite de montrer que la destruction des Juifs d’Europe n’est pas surgie de nulle part. « La Shoah est advenue après des décennies d’ignominies plus ou moins relayées, mais qui, chacune à leur manière, corrodaient les sociétés européennes fragilisées et bouleversées », précise Stéphane Grimaldi, directeur du Mémorial de Caen.

Dans nos sociétés occidentales marquées par la raison et l’abstraction, l’image et les représentations visuelles occupent toutefois une place fondamentale. Et la rhétorique antisémite a très tôt investi le champ de l’image pour mieux diffuser sa haine des Juifs. Toutes les thématiques et les fantasmes antisémites se retrouvent dans ces images. « Les images antisémites ne parlent pas des Juifs, mais de ce que sont les antisémites eux-mêmes, de leurs trois grandes obsessions : le pouvoir, l’argent et l’identité (ce qu’ils appellent la race) », explique Guillaume Doizy, historien de la caricature ayant contribué à l’exposition et au livre.

« Il faut montrer l’image antisémite »

Cette collection d’images, toutes plus horribles les unes que les autres, constitue une véritable plongée dans l’abject. Alors que l’antisémitisme resurgit avec les mêmes obsessions, on peut s’interroger sur l’opportunité de montrer ces images dans une exposition. « Oui, il faut montrer l’image antisémite », répond Guillaume Doizy. « Elle traduit mieux que les mots la barbarie nazie et celle dont sont porteurs tous ceux qui les ont précédés et accompagnés. Elle révèle mieux que tout autre la logique perverse de celui qui s’engage sur la voie de la haine essentialiste. Une logique qui commence par le rejet et mène à la destruction de l’autre, une logique qui pose le rire comme premier jalon, et termine sa course par le triomphe de la Shoah ».

Si toutes les images antisémites publiées dans ce livre ont été produites entre 1886 et 1945, il est étonnant d’observer qu’elles ont résisté au temps. L’image tentaculaire du Juif cherchant à dominer le monde revient sans cesse dans la propagande antisémite contemporaine. Il est cette pieuvre à l’origine de tous les maux de la terre. Et c’est précisément à travers cette pieuvre intemporelle que l’image antisémite fonctionne comme un miroir. « En somme, l’antisémitisme est à l’image du symbole de la pieuvre qui est censé illustrer le Juif : un objet gluant, insaisissable et repoussant, se refusant à toute définition et à toute justification », résume Boris Czerny, professeur de civilisation russe à l’Université de Caen, qui a également apporté sa contribution au livre.   

Sous la coordination de Stéphane Grimaldi et Guillaume Doizy (Mémorial de Caen), Dessins assassins ou la corrosion antisémite en Europe 1886-1945, éd. Fayard.


 
 

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  • Par Marius - 20/06/2018 - 17:53

    Aujourd'hui, le rap a pris sa place dans l'outrance antijuive.
    En témoigne le dernier morceau du rapper Bizzy Blaza:
    "Ik kan niet hangen met een juif."
    Le refrain donne:
    "Ik wil ­money tot de dood.
    Ik wil money als een motherfucking Jood.
    Voor centen wil ik bloeden, ik wil money als die joeden met hoge hoeden."
    (... )
    "Zie ze lopen net als ­Joden achter iedere munt."
    Ajoutons que sur son clip, on voit le chanteur brandir un revolver en proclamant: "Fuck de zionisten” et “Ja we knallen je moeder neer”.