Au CCLJ

"New York, tendances yiddish"

Jeudi 2 mai 2019 par Géraldine Kamps

Il souffle aujourd’hui à New York un vent nouveau sur le yiddish. C’est ce que nous montre pour notre plus grand bonheur le film documentaire de David Unger New York, tendances yiddish (« New Yiddish Culture », titre anglais). Le réalisateur viendra nous le présenter au CCLJ le vendredi 10 mai 2019 à 20h au CCLJ. Interview.

 
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    Qu'est-ce qui explique que des gens qui n'ont jamais été baignés dans la Yiddishkeit souhaitent aujourd'hui la faire revivre ?

    New York est une ville d'immigration. On y entend toutes les langues du monde, du fait d'un mode de vie souvent communautaire, qui s'est historiquement organisé par quartiers. Le yiddish y a donc fait son apparition à la fin du 19e siècle, au moment des grandes vagues migratoires provenant de Russie et d'Europe de l'Est. Plus les Juifs s'y sont intégrés, plus ils se sont approprié l'anglais, plus le yiddish a disparu... La Seconde Guerre mondiale et la destruction des Juifs d'Europe ont achevé de reléguer la langue dans l'oubli. C'était sans compter sur deux types de populations bien distinctes : certains artistes ou intellectuels qui n'ont su se résoudre à voir la langue de leurs grands-parents sombrer, et les Juifs orthodoxes qui considéraient que l'hébreu étant la langue sacrée, seul le yiddish pouvait être leur langue quotidienne. Et ces deux populations n'ont cessé de vouloir transmettre... C'est la raison pour laquelle depuis les années 1990, la langue a pu renaître de ses cendres à New York, plus que partout ailleurs dans le monde, et se développer d'une façon nouvelle.

    Le cas de New York est-il particulier ?

    Dès la fin des années 1970, au YIVO, l'Institut de Recherches Juives basé à New York, de nombreux professeurs se sont mis à enseigner la langue, à travers ses manifestations artistiques (chanson, poésie, théâtre, littérature, etc.). C'est là qu'une bande d'irréductibles en ont fait leur sacerdoce, afin de pouvoir créer dans cette langue qui leur était à la fois familière et inconnue, évidente et étrangère... Ce paradoxe est à la base d'un nombre important de pratiques artistiques. Il n'est pas rare que des musiciens qui jouent du klezmer aient pu étudier la grammaire musicale de la langue, sans pour autant maîtriser vraiment le yiddish. Il n'empêche : ils créent en yiddish ou autour du yiddish, comme cherchant par ce biais une passerelle vers la culture, les traditions, les histoires du passé, les histoires de fantômes... 

    Le yiddish a-t-il un « pouvoir » que les autres langues n'ont pas ?

    Il est certain que cette langue exerce une fascination, car elle crée des liens avec un monde disparu. L'un des personnages du film que j'ai réalisé évoque le yiddish comme « le drap qui recouvre l'Arche d'Alliance », dans le sens où la langue préserve quelque chose d'immensément sacré, et en même temps d'inaccessible. Une langue qui flotte entre ici et ailleurs, la terre et l'au-delà... En ce sens, oui, le yiddish a à voir avec les fantômes, celles et ceux du monde d'avant. Pratiquer la langue, c'est se donner le sentiment de dialoguer avec elles, avec eux : ceux qui ont péri durant la Seconde Guerre mondiale, mais ceux d'avant, aussi. Et parmi eux, il y a autant de religieux que d'athées, d'artisans que d'artistes, de génies que d'imbéciles ! 

    La culture yiddish du 21e siècle est-elle différente de celle du début du 20e ?

    Elle n’a strictement rien à voir ! Il n'y a aujourd'hui aucune littérature yiddish. La destruction des Juifs d'Europe a autant détruit l'œuf que la poule, si je puis dire : il n'y a pas de lecteurs, il ne peut donc y avoir d'auteurs, et vice-versa. Les orthodoxes vivant en cercle clos, et s'interdisant toute autre littérature que la littérature religieuse, il ne saurait y avoir aujourd'hui des Cholem Aleikheim, Israel Joshua Singer, Isaac Bashevi Singer, Leïb Rocheman, H. Leivik, Sholem Asch, etc. Pareil pour tout ce qui constitua une scène artistique, au sens large du terme, puisqu'elle fut -de la fin du 19e siècle jusqu'à la Seconde Guerre- autant russe qu'européenne ou américaine... Les poètes, peintres, écrivains, dramaturges, journalistes qui parlaient yiddish étaient nombreux à voyager, à pratiquer leur art et leur langue à Moscou, Prague, Vienne, Berlin, Paris, et New York ! Des revues d'une grande intensité plastique et poétique purent exister alors. Ce n'est naturellement plus du tout le cas.

    Quel avenir a aujourd'hui la culture yiddish ?

    Difficile de le savoir. Elle regarde beaucoup vers le passé, même si beaucoup d'artistes ont travaillé à ne pas la rendre nostalgique, à en conserver une vigueur politique et esthétique toute contemporaine. Mais les artistes en question sont assez peu nombreux et évoluent dans un cercle restreint. Les musiciens klezmer américains ont d'ailleurs plus de succès en France et en Europe qu'aux Etats-Unis, comme l’illustre le clarinettiste David Krakauer. La vraie question, me semble-t-il, est celle de la littérature. Du monde orthodoxe, un grand écrivain pourrait-il émerger ? Pour cela, il faudrait que cette personne, dont le yiddish serait la langue maternelle, quitte cet univers extrêmement strict, qui bannit toute littérature. Et décide d'écrire en yiddish, pour d'autres lecteurs que ceux de son milieu d'origine. Or, l'émergence d'une littérature séculière semble encore particulièrement improbable. Mais qui sait ? Dans un siècle, on mangera probablement du miel synthétique, mais on lira peut-être, à nouveau, du yiddish contemporain !

    Infos et réservations : 02/543.01.01 ou info@cclj.be


     
     

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