Le témoin

Philippe Val, de combats en souvenirs

Mardi 4 juin 2019 par Laurent David Samama
Publié dans Regards n°1045

Il compte des amis fidèles et des ennemis féroces. Célébré pour la justesse de ses combats et la constance de ses engagements, tancé pour son intransigeante vigilance, l’ex-patron de Charlie Hebdo se dévoile dans un long récit personnel et émouvant,​ Tu finiras clochard comme ton Zola (L’Observatoire, 2019). Portrait.

Il nous a donné rendez-vous chez lui un peu avant l’heure du déjeuner, s’est planté devant la machine à café, et nous a préparé un expresso très chaud et très serré. C’était la première fois que nous rencontrions Philippe Val et nous avions pourtant l’impression de le connaître depuis toujours. Ses réactions ne nous surprenaient jamais. Ses inclinaisons nous paraissaient familières. Nous venions de lire très exactement 859 pages de son récit autobiographique, Tu finiras clochard comme ton Zola, publié aux éditions de l’Observatoire. Un livre de Mémoires dans lequel l’auteur raconte dans le détail comment le petit garçon qu’il était est devenu l’homme que l’on (mé)connaît aujourd’hui. Un homme aux mille vies. Un aventurier du siècle nouveau, traversé par les tourments du siècle dernier (la destruction des Juifs d’Europe, les idéologies meurtrières, le retour du religieux, des populismes et l’essor du fanatisme islamique) et cherchant inlassablement la grâce dans tout ce qu’il entreprend. Voilà donc Philippe Val en 2019, héros romantique les deux pieds dans son époque et la tête un peu ailleurs. Il nous raconte Borgès et Ferré, Cabu et Wolinski, Godard, Glucksmann et Valls. Mieux qu’un programme, une ligne éditoriale !

En quête de liberté

Ce n’est pas un auteur-journaliste lambda qui nous fait face, mais bien un enfant terrible du journalisme contemporain. Au carrefour des luttes de la gauche et du pouvoir, Val l’autodidacte constitue une curiosité bien française, à la fois voltairienne en son impertinence et zolienne en son éthique courageuse. De fait, l’aura qui entoure l’ex-chansonnier dépasse, surpasse et emprisonne ce dernier comme dans une bulle. Elle le traîne vers les rivages de l’Histoire contemporaine, l’emporte dans le tsunami de l’époque, lui fait emprunter un parcours certainement pas assez linéaire pour les trop brèves notices biographiques. Voilà pourquoi Val a mis tant de ferveur à se raconter. Pour témoigner de rencontres, d’expériences, d’erreurs et de réussites. Des mille vies vécues et des libertés à (re)conquérir. « C’est vrai que les écrivains sont tous les personnages de leur théâtre à la fois, autant une amoureuse éplorée qu’un roi barbare », commente-t-il en s’appuyant sur l’exemple de Shakespeare. Or que connaît le jeune journaliste venant à la rencontre de l’homme qu’il vient, ce jour-là, croquer ? L’image publique, les tourments récents, la fin de l’aventure Charlie et la reprise en main de France Inter, les engagements anti-cléricaux, libertaires, l’irrévérence mâtinée d’impertinence, l’humanisme chevillé au corps, le combat contre l’obscurantisme et toutes la masse indescriptible d’attaques dont il a pu faire l’objet. La liste est longue -certes-, mais néanmoins incomplète. Il y manque bien des péripéties. Car avant les années 2000, il y eut d’autres exercices de libertés, une jeunesse vécue dans le poids étouffant des conventions dans les  années 1950 et 1960, l’émancipation ensuite, les rêves de bohème, l’appel de la route, les vacances en Allemagne, les escapades à Londres, l’euphorie d’une société qui se défait enfin de valeurs dépassées pour s’émanciper… Val raconte cela avec justesse, dans une veine très générationnelle. Le tout constitue le premier tiers d’un livre qui fait la part belle aux expériences sensibles, à la construction d’une personnalité bâtie autour de la musique et de la littérature, à l’époque où l’art permettait l’évasion plutôt que le divertissement. Au fil des pages, Val érige un panthéon personnel. L’auteur n’est d’ailleurs pas avare d’anecdotes. Il raconte ainsi ces concerts qui créeront sa vocation. Brel à Bobino, Barbara, Felix Leclerc... « Adolescent, j’ai été profondément marqué par ceux-là, mais aussi par la rencontre avec la musique de Léo Ferré, de Claude Nougaro. Toute ma vie, j’ai recherché cette sensation intense de liberté. C’est la finalité de l’existence pour moi. Le but ultime. A tel point qu’adolescent, mon père, alors passablement excédé, m’avait lancé “Tu finiras clochard comme ton Zola ! ” ».

Sous surveillance…

Reste que la liberté à un prix… Et vouloir l’éprouver à l’heure de la Mondialisation des échanges, mais aussi des obscurantismes expose à des troubles divers… Disons-le sans détour : l’entourage de Philippe Val est inquiet ! L’ancien directeur de Charlie Hebdo, en poste au moment de la publication des caricatures de Mahomet, est depuis lors poursuivi par des ennemis féroces faisant peser de lourdes menaces sur son intégrité physique. L’homme de lettres est ainsi constamment protégé par plusieurs policiers. « Cet été », expliquent Hervé Gattegno et Anna Cabana dans les colonnes du JDD, « quand Philippe Val finissait d’écrire ce livre sur sa vie qu’il a dédié à ceux qui la protègent -les “gendarmes mobiles de Perpignan, Lyon, Marseille, Chambéry et Nyons” et les “officiers de sécurité du SDLP” (le service de la protection de la Police nationale)-, ils étaient 17 gendarmes et quatre policiers à veiller sur lui 24 heures sur 24 ». Au fil du temps, cette protection constante, s’immisçant jusque dans sa vie privée, a créé un étrange quotidien : pour aller chez le médecin, au supermarché ou chez son éditeur, Val doit montrer patte blanche. Le moindre geste, la moindre apparition publique est devenue politique, donc problématique. Ce face à face avec l’islamisme a de quoi rendre fou. Mais notre homme a l’habitude du combat d’idées qui dérape. En nous tendant un second café, il évoque, détendu, d’un air presque détaché, « les risques du métier » ! D’ailleurs, bien avant que l’islam politique fasse de lui une cible, d’autres excités du bocal le poursuivirent de leurs délires. Parmi eux, des militants anti-IVG qui, au sortir d’un débat modéré par Christophe Dechavanne et intitulé « Trop de débauche ou trop de morale ?! », l’attendirent pour lui casser la mâchoire. C’était en 1995… De tout cela, Philippe Val s’accommode s’en sourciller. Parfois, il rend les coups. Ses éditos lui servent alors d’armes de destruction massive. Et lorsqu’en ultime recours, les mots ne suffisent plus, Val a une botte secrète : son avocat et ami, le brillantissime Richard Malka qui, inlassablement, veille au grain…

L’ombre féconde de René Lévy

La suite de notre entretien se déroule au bistrot du coin. Entre deux dévorations, Philippe Val dévoile une autre facette de sa personnalité : celle d’un bon vivant amateur de bonnes tables. La discussion prend alors un tour plus intime. On découvre un homme mû par les passions, qui renoue, peu à peu, avec ses amours d’antan. « Je me suis remis à la guitare », confie-t-il comme un secret. « Je joue du piano tous les jours, la musique a repris beaucoup de place dans ma vie ! ». En dépit des menaces, des pressions et de la disparition de ses amis, il demeure chez l’homme qui nous fait face un indéfinissable élan vital. D’aucuns y verront un élan assez juif dans ses modalités, une force poussant Philippe Val à toujours se relever pour avancer, sans ne jamais rien oublier. Voilà qui interroge... D’où cela vient-il ? De la fréquentation de quelques amis, de ses lectures et d’une fascination pour l’histoire du marranisme, sans doute. Mais aussi et surtout d’un personnage clé de l’enfance, René Lévy, ami de la famille et employé de la boucherie paternelle. Tout au long de Tu finiras clochard comme ton Zola, Lévy joue un rôle à part. Il est tour à tour le confident du spleen adolescent, la figure protectrice, puis la présence rassurante. « Pourquoi et comment René Lévy s’est-il retrouvé à partager les moments les plus intimes de notre vie de famille ? Comment avait-il atterri là ? C’est vraiment un mystère. Mon père avait des dizaines d’employés sous ses ordres. René Lévy n’était pas le choix le plus évident… Et pourtant, il était avec nous ! ».

Le livre apporte des réponses. Dès l’origine ou presque, il y a chez le jeune Philippe un rapport poignant à l’altérité, au féminisme de la mère, au judaïsme étouffé des « israélites » d’après-guerre qui se cachaient plus qu’ils ne s’exposaient. L’époque était encore au silence, à toutes les dissimulations… Le récit n’élude d’ailleurs pas cette chape de plomb qui voulait que l’on évoque avec des trémolos dans la voix les tickets de rationnement, mais jamais l’extermination des Juifs. Il le raconte sans détour, avec force et justesse. Val est comme ça. Il dit tout, même ce qui déplaît, même ce qui fâche ! « Pour que mon fils puisse faire la part des choses, j’ai voulu raconter une époque et un siècle qui eurent quelques bienfaits et beaucoup de tragédies, de hontes. Un siècle globalement monstrueux, le pire de tous certainement, mais un siècle qui a enfanté de grandes choses malgré tout… ».


 
 

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