L'humeur de Joël Kotek

De Berlin à Bagdad, pourquoi je suis sioniste

Mardi 3 juillet 2012 par Joël Kotek, Directeur de publication
Publié dans Regards n°759

Pas plus tard que la semaine dernière, à la suite d’une discussion pour la moins passionnée, un de mes amis en est venu à railler mon rapport inquiet à l’Europe. Il ne pouvait accepter mes inquiétudes dans le contexte d’un monde (toujours) « dominé par les banques juives ». Tout en reconnaissant qu’ils avaient terriblement souffert durant la Seconde Guerre mondiale, les Juifs devaient enfin songer à abandonner leur particularisme, bref à s’assimiler. Pour ce faire, il leur fallait absolument abandonner leur posture victimaire (bref, oublier la Shoah) et se désolidariser totalement de l’Etat d’Israël.

 

Si je vous relate cette pénible conversation, c’est qu’elle me paraît symptomatique d’une lecture totalement grotesque, mais ô combien courante, de l’expérience historique juive. Depuis des siècles, on ne cesse de sommer les Juifs de s’intégrer. On souscrirait volontiers à cette proposition si le tragique de la condition juive ne tenait précisément au refus de leurs concitoyens de les voir s’intégrer. C’est, en effet, dans les sociétés où les Juifs furent les plus assimilés que s’ourdirent les pires complots. Songeons aux expulsions des deux Espagne, musulmane et chrétienne, puis à celle d’Allemagne. Rappelons-nous de la condition juive sous Weimar. Elle fut flamboyante. Jamais sans doute les Juifs ne mirent autant d’espoir à bâtir une société nouvelle et pourtant c’est là, justement où l’émancipation était censée avoir ouvert une « nouvelle page » de leur histoire, qu’est survenue la Catastrophe.

Aussi n’est-ce sans doute pas par hasard que, bien avant la Shoah, par une sorte de prescience, les historiens allemands se sont passionnés pour le judaïsme espagnol. La fusion des Juifs avec la culture chrétienne et leur fin tragique ont éveillé chez ces historiens un intérêt profond et sincère au point de susciter une véritable identification.

Pourtant, rares étaient ceux qui, à l’instar d’un Moritz Goldstein, osèrent mettre en doute la réalité de la symbiose judéo-allemande. En 1912, dans un essai provocateur intitulé Deutsch Judischer Parnass et publié dans la revue littéraire Kunstwart d’inspiration plutôt pangermaniste, le jeune sioniste écrivait : « Les Germains de pure souche pourront se hérisser autant qu’ils le voudront (avec une logique tout à fait germanique) en se présentant comme les dépositaires de tout ce qui est bien et en attribuant aux Juifs tout ce qui est mauvais : ils ne pourront jamais supprimer le fait que la culture allemande est aussi, pour une partie non négligeable, une culture juive ». Les Juifs, poursuivait-il, continuaient à produire de la « culture allemande » sans s’apercevoir qu’ils s’adressaient à un monde qui, selon lui, les rejetait. « Nous, Juifs », concluait-il, « nous gérons le patrimoine spirituel d’un peuple qui nous dénie le droit et la capacité de le faire. » On se doute que l’article de Moritz Goldstein fit scandale. Rien ne préparait, en effet, les Juifs de Berlin à craindre le pire, pas plus d’ailleurs que les Juifs de Bagdad qui, se berçant d’illusions, rejetèrent avec la même vigueur les thèses sionistes. Et, pourtant ceux-ci comme ceux-là seront poussés à l’exil. Bien malgré eux.

Pour saisir toute la complexité de cet autre Nakba, totalement occultée parce qu’inaudible, je vous invite à lire sans tarder l’éblouissant ouvrage qu’y consacre Georges Bensoussan. Il nous décrit les mécanismes qui poussèrent le monde arabe à se débarrasser de ses 900.000 Juifs en l’espace d’une seule génération. Il n’y resterait aujourd’hui que 4 à 5.000 Juifs.

L’histoire juive pourrait donc se résumer en une succession de rendez-vous manqués, de symbioses tentées et échouées. C’est en cela qu’on peut dire que le sionisme s’est imposé aux Juifs, presque malgré eux. Jusqu’aux années 30, le sionisme n’était qu’une option parmi d’autres. C’est l’Occident et le monde arabe qui la valideront. La décence serait qu’ils s’en souviennent et acceptent notre tropisme sioniste.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Grunchard - 4/07/2012 - 10:47

    N'ayant pas encore lu Bensoussan, je ne peux en parler, mais je voudrais rappeler que le sujet a aussi été traité par Nathan Weinstock dans " Une aussi longue présence"

  • Par Pierre - 4/07/2012 - 11:24

    Il faut lire Bensoussan : c'est sérieux et sans préjugé de type Bat Ye'or à laquelle se réfère malheureusement Weinstock. Cher Mosieur Grunchard, soyez juste avec Georges Bensoussan : ne le comparez-pas avec un historien du dimanche ayant effectué un 180° idéologique (De Le sionisme contre Israël à une bibliographie truffée d'idéologues anti-islam). Bensoussan, c'est une Rolls-Royce, Weinstock une Dacia Logan. Pigé.
    Pierre