Antisémitisme

Ces Juifs, responsables de tous nos maux...

Mardi 5 mars 2019 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°1039

L’actualité nauséabonde de ces dernières semaines en France a ravivé au sein de la communauté juive un sentiment mêlé de colère, d’incompréhension et d’impuissance plus ressenti depuis longtemps. Pourquoi cette déferlante de haine anti-juive aujourd’hui ? Comment en est-on arrivé là ? N’a-t-on pas tiré les leçons de la Shoah ? Le CCLJ, devenu lui aussi la cible d’insultes virulentes, a cherché à comprendre.

Alors que se déroulait à Bruxelles le premier procès d’un attentat terroriste en Belgique après la tuerie du Musée juif, et que les manifestations des Gilets jaunes se faisaient de plus en plus régulières en France, le début de l’année 2019 aura été marqué par une hausse très significative des propos et actes antisémites.

Le site internet du CCLJ a également fait les frais de cette vague haineuse, devenant la cible d’une série de commentaires aux pires relents antisémites et négationnistes, comme le révèlent ces quelques extraits signés de pseudos : « La police juive de la pensée à l’œuvre. Heureusement de moins en moins de Goy croient en cette propagande grotesque et ignoble de gaz, de savons et d’abat-jours » ; « vous, communauté juive et judaïsme politique, votre volonté messianique de dominer et piller l’humanité devient de plus en plus problématique » ; « vous, juifs sionistes supremacistes, etes a la tete de tout : gouvernement (via le rif et le bnai brith et rotchild qui pille l’occident), medias, finance usuriere qui nous rackette, etc. etc. (…) vous êtes antichrist, antichretiens et antimusulmans et vous voulez dominer, exploiter et piller les peuples goyim (non juifs) en instaurant votre nouvel “ordre” mondial » ; « le judaisme politique sioniste est incompatible avec nos valeurs catholiques françaises » ; « La shoa n’est fait que pour rendre les peuples sous votre doctrine sioniste “nous sommes les victimes” victime de quoi ? » ; « Et ces histoires de chambres à gaz qui n’auraient pas existé, on en est où ? »… les exemples se succèdent et se ressemblent tristement.

1% de la population française

Unia (ex-Centre pour l’égalité des chances) a recensé en 2018 deux fois plus de propos antisémites qu’en 2017, avec un pourcentage croissant sur internet. « Nous suivons la même tendance que 2016 », précise Lode Nolf, chef du service communication. « Avec plus de 100 plaintes en 2018, en sachant qu’il y a bien sûr un sous-reportage, il semble que nous soyons repartis pour une année de hausse », déplore-t-il. Laurent Joffrin, directeur de la rédaction de Libération, du 12 février, ne dit pas autre chose : « D’une année sur l’autre, les actes antisémites ont progressé, selon les statistiques officielles, de 74%. Chiffre effrayant, même s’il s’agit d’une résurgence après deux années d’accalmie. On ajoute souvent, à juste titre, que des actes de même nature frappent aussi les musulmans ou les catholiques. Mais si on voulait y voir une équivalence, elle serait en trompe-l’œil. Ces agressions antisémites, verbales ou physiques, visent une minorité bien plus petite que les autres. Un sinistre ratio glace le sang : alors qu’ils forment à peine 1% de la population, les Français juifs subissent la moitié des attaques racistes recensées dans le pays. Décourageante persistance de ce mal français multiséculaire, que rien, ni la pédagogie, ni la sanction, ni la réprobation des autorités les plus diverses, ni le souvenir du génocide nazi, ne semble pouvoir réduire ».

La hausse des actes antisémites ne pourra cette fois être imputée à l’importation du conflit israélo-palestinien, dont la situation n’a pas évolué. Le procès de la tuerie du Musée juif qui visait Mehdi Nemmouche comme principal accusé a-t-il pu avoir une incidence ? Ses avocats ont en tout cas tenté de relayer au plus grand nombre leur thèse du complot, allant jusqu’à voir dans les victimes israéliennes des agents secrets du Mossad (la femme du couple Riva assassiné a travaillé quelques années comme comptable pour le Mossad) ! Avec un certain succès auprès de ceux qui continuent de voir dans le doute une vertu sacrée. Jusqu’à faire référence à l’actualité israélienne dans le commentaire d'un de nos articles consacré au procès. De l’antisionisme à la théorie antisémite du complot, il n’y a qu’un pas : « La vérité !, mais quel vérité ? que soutenir des criminels, d’avoir créé un “pays” n’ayant jamais existé ou encore victimisé des bourreaux pire que les soldats du 3e Reich a été la pire erreur de l’Occident, une erreur pour des horreurs de la nature... ».

La recherche d’un bouc émissaire

Après un rapide tour d’horizon auprès des institutions de la communauté, il semble que le site du CCLJ semble assez seul à connaître pareil assaut d’insultes, qui seraient donc à associer plutôt au climat qui sévit actuellement en France, où le mouvement des Gilets jaunes est devenu le porte-voix d’une haine antisémite s’exprimant publiquement et sans crainte. En témoignent l’inscription « Juden » sur la devanture du snack « Bagelstein », en plein Paris, les croix gammées taguées sur les portraits de Simone Veil, l’arbre qui rendait hommage à Ilan Halimi scié, les insultes lancées au philosophe Alain Finkielkraut, ou la récente profanation de 80 tombes dans le cimetière juif de Quatzenheim en Alsace…

Lode Nolf pour Unia confirme : « Avec la haine homophobe, la haine antisémite est celle qui connaît les variations les plus marquées. Dans ce cas-ci, on ne peut pas nier que le mouvement des Gilets jaunes qui a d’abord contesté l’augmentation du prix du Diesel, puis de la vie en général, a rapidement débouché sur la recherche d’un bouc émissaire, et l’on sait à quoi peut mener de pointer une population pour lui mettre tous les problèmes sur le dos ». Dans une tribune titrée « Quand antisémitisme et racisme s’infiltrent chez les “gilets jaunes” », parue le 7 janvier 2019 dans Le Nouvel Obs, l’historien et essayiste Marc Knobel l’affirme lui aussi : « Théories conspirationnistes, refus du système, puissants stéréotypes racistes et antisémites, propagande distillée par la nébuleuse complotiste, radicalisation et instrumentalisation diverse de l’ultra droite et/ou de l’ultra gauche, permettent à l’antisémitisme de se développer et de prospérer plus ouvertement depuis plus de deux mois, chez une frange infiltrée de ce mouvement ».

L’importation du conflit israélo-palestinien ne serait-elle finalement qu’un prétexte ? La face visible de l’iceberg ? « Depuis 2012, nous notons une corrélation entre des incidents antisémites en Belgique et des événements impliquant directement des Juifs en Europe, notamment en France, comme les attentats de Toulouse en 2012 et les polémiques autour de la “galaxie Soral-Dieudonné” », souligne Marc Loewenstein, coordinateur du site antisemitisme.be qui recense également les propos et actes antisémites. « Le nombre d’incidents est également fonction d’événements belges. Ce fut le cas avec l’attentat du Musée juif en 2014 qui a été suivi d’une vingtaine d’incidents antisémites, ou encore en 2016, après les attentats du 22 mars ».

Un paramètre qui vient s'ajouter au développement depuis une dizaine d'années d'un « nouvel antisémitisme », lié selon Laurent Joffrin « à la montée de l’intégrisme islamiste, aux préjugés qui prévalent dans certains quartiers populaires, aux dérives d’un antisionisme qui cache mal une hostilité viscérale envers les Juifs. Un antisémitisme toujours à l’œuvre, à coup sûr ». Avant d'admettre que les flambées précédentes étaient souvent liées à des spasmes du conflit au Moyen-Orient. « Rien de tel en 2018 : il faut craindre que la résurgence du mal ait aussi d’autres racines », observe-t-il. Et de citer la brutalisation du débat public lié à la montée des partis extrêmes, ainsi que le succès numérique de la « fachosphère » des Soral, Dieudonné et consorts, renforcé par « le tropisme complotiste d’une partie croissante de l’opinion et de certains leaders politiques ou intellectuels ».

Rentrer « chez nous » ?

Après l’agression d’Alain Finkielkraut, le CRIF a appelé à un sursaut national, et la solidarité citoyenne s’est illustrée par le rassemblement le 18 février de quelque 20.000 personnes place de la République à Paris, et dans les grandes villes de France. Suffira-t-elle à enrayer le processus, à stopper cette haine rampante qui paraît toucher de plus en plus près le cœur de la société française, belge, européenne ? Que vaut aujourd’hui le discours du Premier ministre Emmanuel Valls en 2016 un an après l’attentat de l’Hyper Cacher, « Sans les Juifs de France, la France ne serait pas la France », repris et personnalisé par le Premier ministre belge Charles Michel à l’occasion de la cérémonie des 70 ans d’Israël à la Grande synagogue de Bruxelles ? Comment réagir en tant que Juif pour ne pas céder à la peur, au repli, à la méfiance de l’autre ? Le gouvernement israélien a déjà sauté sur l’occasion pour proposer à sa Diaspora de « rentrer à la maison », ce qui ne fera malheureusement que conforter ceux qui demandaient aux Juifs de « rentrer chez eux ».

Les poursuites sont possibles grâce aux lois de 1981 contre le racisme (étendue à l’ensemble des discriminations) et de 1995 contre le négationnisme de la Shoah. Encore faut-il s’assurer que le propos incriminé soit réellement infractionnel pour ne pas que le dossier soit débouté, avec l’impact catastrophique que l’on imagine. Si une personne a le droit en effet d’être raciste ou antisémite, c’est la seule expression publique de cette opinion (auprès de minimum deux personnes) et son incitation à la haine qui tombent sous le coup de la loi.

« L’antisémitisme est pour Unia une priorité », assure Lode Nolf, qui se réfère à la forte proportion des suites judiciaires données. Pour Marc Loewenstein, il est urgent de se concentrer, avec les acteurs concernés, sur les réseaux sociaux, « qui créent énormément de dégâts, pour aboutir à une condamnation exemplaire et la faire connaître sur ces mêmes réseaux. A partir du moment où les antisémites du web sauront qu’ils ne peuvent plus agir en toute impunité, cela aidera certainement à modifier la tendance actuelle ».

« Il ne faut surtout pas donner de l’oxygène à la haine », insiste Lode Nolf. « Les anonymes ne sont plus à l’abri aujourd’hui, il est facile de les retrouver. Il est essentiel de signaler les propos antisémites (fact checking) aux forums, aux plateformes qui ont le devoir de les modérer, au risque sinon d’être considérés comme complices. Il faut y répondre, les rectifier par des messages positifs de vivre-ensemble, de tolérance, d’une société inclusive, celle que souhaite la majorité, une société opposée aux clivages, à la polarisation, aux divisions. Si personne ne contredit ces messages, ils deviendront la réalité ».  


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Pascale Simonet - 13/03/2019 - 12:38

    Merci Géraldine pour votre texte courageux qui nous interpelle tous et nous appelle à une vigilance de tous les instants.

    Pour ma part, j'ai l'idée que le procès de MN et la manière dont il a été défendu ne sont pas étrangers à la flambée de violence dont vous êtes la cible. Vous avez relayé avec beaucoup de dignité ces semaines terribles de suspicion et d’insinuations sordides et blessantes qui se sont introduites au sein de la cour d'assise. On ne vous pardonnera pas cette dignité qui a été la vôtre, je le crains.

    Sachez que pour ma part, celle-ci m'a beaucoup touchée et que je m'y réfère quand je sens une colère vive monter en moi.

    Sachez aussi qu'ayant assisté autant que possible aux audiences, je me suis sentie salie, meurtrie par les morsures insidieuses et incessantes des avocats de MN, mais qu'à travers vos mots, je retrouvais l'air qui était venu à manquer.

    Pour des raisons professionnelles, je n'ai pu assister au verdict sur la peine, mais je tenais à vous dire que vous m'avez donné plus que jamais le désir d'être à vos côtés dans ces moments où la haine se déchaîne pour la combattre.

    Bien à vous,
    Pascale Simonet