Rwanda

Génocide des Tutsi : une culture engloutie

Mardi 3 octobre 2017 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°869 (1009)

Du 16 au 29 juillet 2017, le CCLJ et l’association « Flo & Domi » organisaient ensemble un voyage d’étude au Rwanda avec dix enseignants belges désireux d’approfondir la question du génocide des Tutsi. Retour sur une formation de terrain « indispensable pour comprendre ».

Le groupe d'enseignants et éducateurs participant au voyage d'étude au Rwanda

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    « Tu vas où en vacances cette année ? Moi ? Je vais au Rwanda. Enfin, ce n’est pas des vacances, c’est une formation à propos du génocide des Tutsi. Quelle dérision que ces propos, que je tenais avant de partir. Quelle naïveté aussi de ma part de m’imaginer capable d’aller là-bas “juste” pour étudier académiquement le plus récent des génocides... » Les mots de Thibaut Ghils, professeur de géopolitique à l’Athénée Robert Campin de Tournai, sont forts à son retour du Rwanda. A l’image de ce qu’il a vu, des témoignages et de la réalité rwandaise post-génocide.

    Ce deuxième voyage organisé par le CCLJ en partenariat avec l’association « Flo & Domi » avait pour objectif « de sensibiliser les enseignants du secondaire supérieur et les éducateurs de la Fédération Wallonie Bruxelles à l’histoire du génocide des Tutsi au Rwanda, afin qu’ils puissent être vigilants aux discours négationnistes très présents sur le sol belge », souligne Florence Caulier, du Centre d’éducation à la citoyenneté (CCLJ), coordinatrice du programme avec Dominique Celis, professeur au Rwanda et fondatrice de « Flo & Domi ».

    Les mémoriaux, incontournables

    C'est face à la réaction d’une élève rwandaise qui l’interpellait par rapport à « l’enseignement des génocides du 20esiècle centré sur la Shoah » que Nadine Gilson, professeur de français, sciences humaines et histoire/géo au Collège La Fraternité St Vincent (Bruxelles), a souhaité s’intéresser davantage au génocide des Tutsi. « J’avais en tête les images de 1994 montrées à la télé, on parlait alors de “combats inter-ethniques”, mais je n’avais pas plus de détails », confie-t-elle. « Ce voyage faisait écho à ce que j’avais entendu et je ne connaissais pas l’Afrique noire, j’ai donc décidé d’y participer, en me documentant, en lisant les ouvrages que le CCLJ nous avait recommandés : La fleur de Stéphanie et SurVivantes d’Esther Mujawayo, la trilogie rwandaise de Jean Hatzfeld… ». « Depuis dix ans, je transmets l’histoire du génocide des Tutsi au Rwanda aux professeurs et étudiants belges », précise Ina Van Looy, directrice du Centre d’éducation à la citoyenneté du CCLJ, elle aussi du voyage. « Je connaissais de nombreux lieux par leurs noms, par les faits qui s’y sont déroulés, c’était pour moi l’occasion de les voir, enfin ». Elle-même rwandaise, Edith Mukayirere s’est inscrite de son côté avec deux collègues de l’EPEP, enseignement secondaire spécialisé à Ixelles. Edith se trouvait en Belgique pendant le génocide. Elle est la seule rescapée avec sa sœur d’une fratrie de dix enfants. « Le génocide des Tutsi reste très abstrait pour ceux qui ne se rendent pas sur place et reste incompris si l’on ne remonte pas dans le passé », estime-t-elle. « Nous avions projeté il y a un an d’emmener nos élèves au Rwanda dans le cadre de l’étude des génocides du 20e siècle, mais cela ne s’est pas concrétisé. Nous avions toutefois longuement préparé ce voyage, nos élèves avaient pris la parole au colloque organisé par IBUKA au Parlement de la Fédération Wallonie Bruxelles. Ils étaient venus aussi au CCLJ voir la pièce “ Sur ma colline”, de Souâd Belhaddad, suivie du témoignage d’une rescapée, dont ils étaient ressortis bouleversés ».

    Etabli selon l’ordre chronologique des événements, du Rwanda précolonial, en passant par la période coloniale, la révolution sociale de 1959, la 1ère République, la 2e République, les 100 jours du génocide, à l’après-génocide, le programme s’articulait autour de conférences et de témoignages de rescapés et d’académiciens. Avec la visite incontournable et nécessaire des mémoriaux : Kigali Genocide Memorial Center (Gisozi), Mémorial du Camp Kigali, Mémorial de l'ETO-Nyanza, Mémorial de Bisesero, Murambi, Nyamata, Ntarama... « Ce sont les plus grands, mais il y en a absolument partout dans le pays », insiste Florence Caulier. « Gérés par la CNLG (Commission nationale de lutte contre le génocide) ou AEGIS Trust (association anglaise active dans le devoir/travail de mémoire), ils illustrent à eux seuls les méthodes et les moyens mis en œuvre par les génocidaires pour assassiner les Tutsi ».

    La présence de Jean Ruzindaza, directeur du département de la CNLG en charge des rescapés, aura permis au groupe de prendre le recul nécessaire face à une réalité insupportable. « Lui-même rescapé et ancien Inkotanyi (soldat du FPR, Front patriotique rwandais), Jean parvient par son vécu et son humanité, alliés à ses compétences professionnelles et à ses actions de terrain, à soutenir les participants dans ce type de voyage difficile », précise Dominique Celis (« Flo & Domi »). Thibaut Ghils lui parlera volontiers. « Par les mémoriaux, Jean souhaite combattre les négationnismes, avec la volonté de laisser des traces pour les générations futures. Parce que lui, m’a-t-il dit, il est déjà mort… ».

    Les femmes et la reconstruction

    Outre la visite du Mémorial de Bisesero, ou les traces du génocide encore visibles sur les murs du mémorial de Nyamata, le rôle de la femme dans la reconstruction du pays aura retenu l’attention de nombreux participants. « Les femmes tutsi ont été particulièrement touchées pendant le génocide (assassinats, viols, tortures…) », note Sylvie Tissier, formatrice des guides adultes à la Maison Anne Frank (Amsterdam), également du voyage. « Lorsqu’elles sont devenues chefs de famille, les veuves et les orphelines ont obtenu le droit d’hériter des biens de la famille grâce à une nouvelle loi promulguée en 1999 permettant aux filles et aux garçons d’hériter de manière égale », explique-t-elle. « D’autres mesures ont été prises, comme une discrimination positive dans le domaine de l’éducation, un quota de femmes imposé au Parlement, etc. ». Les femmes sont aujourd’hui présentes dans toutes les instances du pays, à la grande satisfaction d’Edith, qui y voit « une grande évolution des mentalités. L’égalité hommes-femmes semble devenu un acquis au Rwanda », affirme-t-elle.

    Le programme initial préparé par Florence Caulier et Dominique Celis aura subi quelques modifications, campagne présidentielle oblige. L’occasion pour les enseignants belges de voir l’engouement national de la population face au président Kagamé. « En assistant à cette liesse populaire, j’ai réalisé que la définition que l’on donne à un régime politique est accrochée à notre histoire », relève Thibaut Ghils, plutôt sceptique au départ. « Les Rwandais nous ont en quelque sorte transmis ce message : “Nous avons la capacité d’avancer, notre équilibre est fragile, alors ne nous dites pas comment faire” ». « Quand on voit d’où le pays vient et où il en est aujourd’hui, on peut se demander qui nous sommes pour juger », poursuit Edith. « Kagamé a remporté les élections avec 98% des voix, mais je ne pense pas qu’il faille voir ce score avec nos yeux de démocrates européens. C’est l’armée de libération, le FPR, qui a sauvé le pays et c’est grâce à lui que les rescapés le sont. Le FPR, c’est le parti de Kagamé ! ».

    A côté du génocide des Tutsi, les participants n’auront pu rester indifférents aux magnifiques paysages du Rwanda, à ses couleurs, et à la vie qui y a repris son cours. « Le contraste entre la réalité du génocide et la beauté, la vitalité du pays ne nous quittera plus », témoigne Sylvie Tissier. « C’est un voyage qui m’a beaucoup marquée aussi humainement parlant », confie Nadine Gilson qui retient « l’accueil extraordinaire » des Rwandais « qui semblaient étonnés que l’on s’intéresse à eux. Quand on réalise que la communauté internationale savait et a laissé faire, on a plutôt un sentiment de colère, de culpabilité… J’ai ressenti la honte d’être blancs… ».

    Le voyage, et après ?

    « Même si le choc culturel et historique a été violent pour certains et que les préjugés hérités du passé colonial ont la vie dure, les retours sont positifs et les objectifs personnels des participants semblent avoir été atteints », relève Florence Caulier. « Les enseignants sont rentrés avec un bagage nouveau qui les incitera à travailler la thématique du génocide des Tutsi avec leurs élèves à travers le théâtre, la littérature, un voyage ou le programme d’éducation à la citoyenneté du CCLJ ».

    Edit Mukayirere pensait qu’il n’y avait plus d’avenir pour les rescapés. C’est dans un tout autre état d’esprit qu’elle revient de ce voyage d’étude. « Les enfants ont grandi, ils ont eux-mêmes fondé des familles, se sont reconstruits. On sent véritablement que la vie a repris, aussi bien à la ville que dans les campagnes », se réjouit-elle, avec la nouvelle intention d’emmener ses élèves au Rwanda début 2018, en mettant l’accent sur le travail d’éducation à la paix.

    Nadine Gilson espère pouvoir aller plus loin avec ses classes dans l’explication de la colonisation, de la mise en place des mécanismes de génocide, mais en abordant aussi le vivre-ensemble dans l’ensemble des cours. Sylvie Tissier, de la Maison Anne Frank, compte mettre en place un atelier sur le génocide des Tutsi s’intégrant dans les formations de ses guides. Quant à Thierry De Win, du Collège du Sacré-Cœur de Ganshoren, qui participait au voyage pour la seconde fois, après avoir joué au CCLJ une pièce de sa création, interprétée par ses élèves, il souhaite emmener une partie de ceux-ci au Rwanda, « afin qu’ils rencontrent leurs homologues rwandais et écrivent ensemble un texte confrontant leur histoire, leur culture, leurs valeurs, leurs langues et leurs projets de jeunes gens. Un texte qui sera joué à Kigali et à Bruxelles ».

    Thibaut Ghils, lui, a quelque peu revu son rôle d’enseignant : « De toute évidence, mon rôle, aujourd’hui, est de transmettre ce qu’il nous a été donné de vivre. Mais surtout, de contribuer, SANS LA MOINDRE NUANCE, à la lutte contre toutes les formes de négationnisme du génocide des Tutsi. Il me faudra du temps pour digérer ce voyage. J’ai besoin de recul. J’ai besoin de souffler. Non, ce n’était pas une formation. Plus certainement, une transformation... ». 


     
     

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