L'humeur de Joël Kotek

L'histoire pour les nuls

Mardi 3 octobre 2017 par Joël Kotek, Directeur de publication de Regards
Publié dans Regards n°869 (1009)

Contrairement à ce d’aucuns croient, le nazisme et la Shoah restent décidément des tragédies peu intelligibles. Il ne semble guère y avoir d’autre objet d’histoire où un fossé aussi profond sépare le commun des mortels des spécialistes qui y consacrent à longueur d’années des milliers d’articles et d’ouvrages.

L’heure est aux approximations, aux simplifications de toutes sortes, aux instrumentalisations à des fins morales ou partisanes.

J’en veux pour preuve la toute récente analogie de Jean-Luc Mélenchon entre sa résistance au macronisme et celle au nazisme. Je pourrais encore citer cette affiche des jeunes Ecolos (belges) qui n’ont rien trouvé de mieux que de dépeindre Théo Franken en nazi au petit pied, ou encore cette présidente de l’Association syndicale des
magistrats en Belgique qui, voilà plus d’un an nous assura, sans qu’on en fasse grand-rire ou grand-pitié, que le néo-libéralisme n’était ni plus ni moins qu’un fascisme ! Une question s’impose d’emblée : pourquoi faut-il toujours et encore tout ramener au nazisme et à Auschwitz, comme si le Mal ne leur préexistait pas ? En soi, ces comparaisons n’auraient rien de choquant si elles n’étaient aussi absurdes que contreproductives, voire même dangereuses. Poser en effet une adéquation entre « néolibéralisme et fascisme », « politique migratoire de la NVA et politique nazie », « macronisme et nazisme » revient bien moins à stigmatiser la NVA, le néo-libéralisme et Macron qu’à minimiser, minorer, amoindrir, relativiser ce que furent réellement tant le fascisme que le nazisme ou encore la Shoah. Car à les croire, les lire, les entendre, nous ne serions déjà plus dans les années 30, mais déjà dans les années 40, sous… occupation (Mélenchon). Plu à ma petite cousine Rachel Tomar, déportée à l’âge de 11 ans à Auschwitz, de n’avoir connu que cette forme bien édulcorée de nazisme !

A force de tout comparer au nazisme, on ne peut, en effet, qu’en arriver à le relativiser ! Ces comparaisons affaiblissent la spécificité intrinsèque du régime nazi au point de le rendre presque compréhensible, sinon acceptable, comme l’a tenté tout récemment et manifestement à l’insu de son plein gré, Maarten Boudry, un philosophe flamand de l’Université de Gand (Ma ville !). Que nous dit en effet ce bekende vlaming dans une fracassante carte blanche publiée dans le quotidien socialiste De Morgen, sinon que le djihadisme armé serait plus violent que le nazisme, que les crimes de Daesh seraient pires que ceux commis dans le cadre de la Shoah et ce, parce qu’ils seraient, pour leur part, totalement gratuits… Il est vrai que pour d’aucuns, rien ne saurait être ‘gratuit’ dès qu’il s’agit des Juifs, ces adeptes de la finance et de l’argent facile. Reste que cette affirmation tient
autant du vœu pieux (nazisme minoré = collaboration pardonnée) que d’une méconnaissance absolue, abyssale de la Shoah. Car ce qui caractérise la Shoah c’est précisément le caractère totalement idéologique du crime, donc sa gratuité absolue et ce, pour ne répondre à aucune logique guerrière, territoriale, économique, utilitaire ou encore rétributive. Si les Arméniens, les Herero, les Yézidis furent tués par intérêt économique, spatial, politique, sexuel, les Juifs furent assassinés par principe, par besoin idéologique, sans considération de leur utilité, pourtant évidente.

On oublie trop souvent que la majorité des Juifs exerçaient des métiers manuels : tailleurs, fourreurs, cordonniers et maroquiniers, professions essentielles, à bien y penser, à l’effort de guerre allemand et ce, sans même songer aux nombreux physiciens nucléaires. Contrairement aux idées communément reçues, les Juifs ne contrôlaient pas plus l’économie allemande qu’européenne ; n’occupaient pas un territoire convoité, n’exigeaient aucun droit particulier sinon celui d’être égaux. Cela n’empêcha nullement les nazis de les condamner à la mort : pauvres comme riches, chômeurs comme prix Nobel, vieillards comme nourrissons, hommes comme femmes. Sans exception. Sans espoir de rachat. On peut changer de religion, pas de (pseudo) race ! C’est ainsi que les nazis n’épargnèrent pas les Juifs convertis au christianisme, jusqu’à sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix, née Edith Stein. Le nazisme n’offrait aucune issue aux Juifs ; d’où l’invention des centres d’extermination où le taux de mortalité avoisina les 99,9%.

Toutes cruelles qu’elles soient, les pratiques de Daesh sont loin d’être aussi radicales et gratuites, même dans le cas tragique des Yézidis. Ici, la violence n’a rien de gratuit. Une fois les hommes assassinés, leurs biens confisqués, leurs femmes et filles sont aussitôt transformées en biens sexuels et/ou valeur marchande ; leurs enfants en soldats d’Allah. En cela, la violence de Daesh s’inscrit dans la culture guerrière de l’Islam des origines, celle notamment des guerres contre les oasis juifs de la péninsule arabique. Au massacre des hommes répondirent la mise en esclavage des femmes et la conversion des enfants ; les rares survivants devant choisir entre l’exil, la conversion ou encore le paiement d’un impôt spécial. La comparaison de M. Baudry est bien sans objet. Au fond, ne s’agirait-il pas ici d’une énième tentative de relativiser le poids moral de la collaboration flamande durant la Seconde Guerre mondiale ? 


 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Paul Opoczynski - 7/10/2017 - 13:14

    Excellent article à diffuser plus largement.

  • Par Gisquière Thierry - 8/10/2017 - 8:02

    Je crois que ces comparaisons bancales avec le nazisme traduisent une méconnaissance profonde de ce que fut ce mouvement politique, de son idéologie et des ravages qu'il occasionna. Doit-on s'en étonner quand on sait qu'un sondage réalisé, il a quelques années, parmi les Belges âgés entre 18 et 25 ans, a révélé qu'un pourcentage astronomique (près de 60 %, il me semble) de ces jeunes ignoraient que l'antisémitisme était le " noyau dur " de l'idéologie nazie... Merci l'école... Cette méconnaissance crasse de l'Histoire peut être illustrée, par exemple, par les propos de certains intellectuels issus de l'immigration maghrébine qui prétendent que le sort actuel des membres de leur communauté dans les pays européens est comparable à celui des Juifs dans les années 1930... Si il est indéniable que ces Belges d'origine étrangère sont victimes de discriminations diverses (à l'emploi, à l'accès au logement, à certains loisirs comme l'entrée dans les boîtes de nuit, etc.), faire la comparaison avec le sort des Juifs en Europe dans les années 1930 n' a aucun sens : que je sache, l'Etat belge n'a pas adopté une LÉGISLATION qui leur interdirait d'exercer certaines professions, qui les expulserait des emplois de la fonction publique, qui les spolierait de leurs biens, qui leur interdirait de se marier ou d'avoir des relations intimes avec les autres membres de la communauté nationale, qui les obligerait à porter un signe distinctif ou qui les obligerait à se regrouper dans des ghettos ... Les personnes qui font ce genre de comparaisons sont, soit des ignorants accomplis, soit des personnes politiquement retorses.

  • Par Navarre Olivier - 11/10/2017 - 9:02

    Non, cet article n'est pas bon. L'ignorance autour du sens d'un mot en cache une autre. Nazisme, démocratie, libéralisme autant de terme qui se cachent l'un derrière l'autre. Ce qui semble impensable dans la Shoah c'est que l'être humain soit devenu une matière première dans un système indidustriel. Est ce moins impensable que d'imaginer l'Europe devenue elle même un camp d'extermination à ciel ouvert pendant la seconde guerre mondiale. Qui a payé le prix de millions de mort? Les russes, les chinois, les polonais , les grecs , les allemands. qui a payé le prix le plus léger : les alliés anglo américains. Pertes civiles américaines : 1750 personnes . Pertes civiles globales entre 30 et 55 millions de morts. 15% de la population russe , 16% De la. Population polonaise, 6% des Grecs, etc . En cause : les bombardements stratégiques , la Shoah, les crimes de guerre des uns et des autres , les,deux bombes atomiques.effectivement sous cet éclairage, il faut relativiser le mot nazi, et admettre que nul n'a le monopole de la barbarie, et que nul n'a le monopole du martyre .

  • Par Jean-Pierre Van Hees - 11/10/2017 - 13:40

    Excellente analyse.
    Bien étrange fin : la collaboration flamande. Léon Degrelle était ardennais et commandait sur le front de l'est la légion Wallonie. Ma famille flamande avait dans ses rangs des résistants dont un, engagé volontaire dans le bataillon belge SAS, a arrêté le denier gouvernemt nazi à Flensburg, Himmler et Ribbentrop.
    La Belgique entière a eu dans ses rangs des collaborateurs qui n'étaient pas des nationalistes flamands, loin s'en faut. En reliant l'image de la Flandre des années 40 à la collaboration, vous faites le même amalgame que celui dénoncé dans votre essay.

  • Par candide - 18/10/2017 - 19:22

    L'analyse est intéressante mais l'amalgame entre Flandre et collaboration est dérangeant. Mon oncle, juif rhodiote installé à Stanleyville au Congo Belge se maria, après pas mal d'années de joyeux célibat avec celle qui devint ma tante et qui émigra au Congo au sortir d'un camp nazi. Anversoise, elle y avait été déportée pour faits de résistance avec son mari qui, lui, ne revint pas.
    Par ailleurs le fait que les anglo-saxons n'ont pas payé le prix par des morts civils en comparaison aux massacres de russes, polonais, grecs et, bien entendu, juifs est un argument peu digne et qui sent l'anti-américanisme primaire. Pour peu on oublierait le blitz de Londres et les mitraillages en piqué des Stukas sur les populations pendant l'exil de 40 venant après les bombardements de Guernica! C'est aussi oublier les jeunes américains morts en Europe pour nous permettre d'adopter l'anglais comme langue internationale plutôt que l'allemand de l'occupant...selbsverständlich!!!