Hommage

Nelson Mandela, les Juifs et Israël, une histoire singulière

Vendredi 6 décembre 2013 par Ouri Wesoly

Comme dans la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis, les Juifs ont été nombreux à soutenir le combat des Noirs contre l’apartheid mené par Nelson Mandela. Histoire d’une relation spéciale

Avec David Susskind à Bruxelles

Même si elle était attendue, la mort de « Madiba » ce 5 décembre a suscité une émotion quasi unanime sur la planète. A juste titre : d’abord, Nelson Mandela était venu à bout du répugnant système de l’apartheid.

Mais aussi –certains diront « surtout », il a réussi une transition pacifique vers la démocratie en parvenant à réconcilier Noirs, Métis, etc. avec les Blancs. Et, dans ces deux succès, il a reçu le fervent appui de nombre de Juifs sud-africains   

C’est ce qu’il a lui-même écrit dans son autobiographie* : « J’ai trouvé les Juifs plus ouverts d’esprit que la plupart des Blancs sur les questions de race et d’exclusion, peut être parce qu’ils ont été eux-mêmes victimes de ces préjugés dans l’histoire »

Car, entre les Juifs et lui, c’était une longue histoire qui a commencé en 1941, lorsqu’il avait 23 ans : c’est un cabinet d’avocats juifs de Johannesburg qui lui avait permis de passer son stage de juriste chez eux.

Cela à une époque où il était quasi inenvisageable pour un Blanc d’engager une « personne de couleur » sauf comme domestique. Et quand, dans les années 50, Mandela entra en lutte contre le régime d’apartheid, ce fut avec l’aide de nombreux Juifs.

Ceux-ci militèrent au sein du Congrès National Africain (ANC), en dirigèrent certaines branches ou se firent ses avocats lors de ses nombreux procès. D’autre le soutenaient sans relâche au Parlement ou dans la presse.

Sans oublier des personnalités juives anti-apartheid comme l’écrivaine Nadine Gordimer (Prix Nobel de Littérature 1991) ou le chanteur Johnny Clegg, le « Zoulou blanc ». Et Madiba comptait aussi de nombreux amis personnels dans la communauté juive.

Ainsi, c’est dans la maison d’un militant juif anti-apartheid que N. Mandela célébra en 1958 son 2ème mariage. (Pour le 3ème, en 1998,  le couple reçut la bénédiction du Grand Rabbin d’Afrique du Sud, Cyril Harris, que Madiba appelait « mon rabbi »)

Ceci dit, il ne faut pas non plus imaginer que la totalité des 90.000 Juifs du pays se sont dressés comme un seul homme contre le régime d’apartheid. Certes, d’après l’historien Colin Tatz**, il est indéniable que de nombreux Juifs, surtout communistes,  ont participé à la lutte anti-raciste.

Mais, explique-t-il « l’idée d’une masse de Juifs se battant contre l’apartheid est une illusion. La majorité des Sud-Africains juifs ont profité de l’apartheid: ils ont prospéré, ont voté pour le régime en place et ont condamné ceux de leurs enfants qui s’y opposaient ».

Cela a notamment été le cas de la plupart des leaders communautaires, peut être parce que les liens avec Israël l’emportaient à leurs yeux sur les tendances racistes et antisémites du régime blanc.

« Vos ennemis ne sont pas mes ennemis »

Il n’empêche que durant tout son mandat à la tête de la nouvelle Afrique du Sud (1994-1998), Nelson Mandela entretint de bonnes relations avec « sa » communauté juive. Deux ministres juifs firent partie de son gouvernement. Et il ne cessa de multiplier les signes amicaux à son égard.

Mais il y avait la question des relations du pays avec Israël. Mandela prenait en compte son attitude à l’égard de l’ANC durant la lutte de libération : Israël a soutenu le régime d’apartheid mais n’a pas participé aux atrocités que celui-ci a commises.

Qui plus est, le processus d’Oslo battait alors son plein. Ce qui permit cet étonnant dialogue que raconte Ezer Weizman, alors Président d’Israël: « C’était le l2 mai 1994. Je me trouvais en Afrique du Sud pour une conférence internationale et je discutais avec Nelson Mandela

Arrive Yasser Arafat. Le Président Mandela l’embrasse, l’appelle « Yasser » et me dit qu’ils sont frères. Je lui ai répondu : « Mais alors, M. le Président, nous sommes cousins ! ».  Bien sûr, avec le retour du Likoud au pouvoir, le ton changea.

Au point que Mandela répondit sèchement à un étudiant juif sioniste : « Vos ennemis ne sont pas mes ennemis ». Mais sa position resta équilibrée : il tenait à la création d’un Etat palestinien tout en soutenant le droit d’Israël de vivre dans des frontières sûres et reconnues.

Ainsi, en 1995, l’Afrique du Sud noua-t-elle des relations diplomatiques avec « l’Etat de Palestine »   Mais en 1999, lors d’une visite à Jérusalem, Mandela affirma aussi : « Je ne peux pas concevoir de retrait des territoires occupés si les Etats arabes ne reconnaissent pas Israël »

Et ce n’est qu’après le départ de Madiba du pouvoir que la position de Pretoria se durcit face à la poursuite de l’occupation de la Cisjordanie. Ainsi en 2012, le pays fut il un des premiers à bannir l’étiquette « Made en Israël » sur les produits issus des colonies

Au fil du temps, comme un nombre croissant d’Etats sur la planète, l’Afrique du Sud supporte de moins plus la politique des gouvernements Netanyahou. Au grand dam de la communauté juive sud-africaine.  

Ce 8 novembre encore, la ministre des A.E. a déclaré : « la lutte des Palestiniens est notre lutte » et expliqué qu’elle voulait « ralentir et limiter » les contacts avec l’Etat juif, ajoutant : « Actuellement, aucun ministre sud-africain ne se rend dans ce pays ».

Les dirigeants israéliens se sont indignés et l’inévitable Avigdor Lieberman a appelé, selon sa bonne habitude, les Juifs à fuir  le pays « avant qu’il ne soit trop tard ». Moyennant quoi, le Président Zuma a dû assurer que  « les juifs n’avaient rien à craindre en Afrique du Sud ».

Mais tout cela est une autre histoire. Aujourd’hui, Nelson Rolihlahla Mandela, nom de clan «Madiba » est mort et tous, au-delà des couleurs, des opinions, des religions se sentent orphelins. C’était un Homme, c’était un Mensch, c’était un Juste.

*Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté, Ed Fayard, 1995

**http://www.slateafrique.com/102599/les-juifs-dafrique-du-sud-sinterrogent-sur-leur-role-durant-lapartheid-exil

 


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par alinepnina - 7/12/2013 - 9:58

    Vous avez oublie Joe Slovo et sa femme assassinee par les services secrets sud-africains, Ruth First. Joe Slovo a survecu pour devenir ministre dans le premier gouvernement de Mandela.

  • Par DE POTTER - 8/12/2013 - 19:18

    merci pour ces précisions, je partage !

  • Par Michel Verstraete - 10/12/2013 - 22:59

    Bonjour,

    Cet article me plait par son objectivité.
    Mais il faudra expliquer rapidement pourquoi israël était absent de commémoration de ce mardi à Johannesbourg.
    On nous prend pour qui ou pour quoi en affirmant que cela coûte trop cher.
    Israël s'est rendu ridicule en croyant que le monde allait gober ces balivernes.
    Allons Messieurs et Mesdames, un peu plus de sérieux s v p et un peu plus de respect pour celles et ceux qui vous écoutent.

  • Par Diankha - 11/12/2013 - 13:13

    Je comprends mieux la prudence , des autorités Israëliennes de s'être abstenues d'envoyer une délégation hier
    En Afrique du Sud . Je déplore cette absence et salue ici Monsieur le grand Rabin d'Afrique du Sud dont l'allocution fut pour moi de haute tenue . Israël a le devoir d'être présent en Afrique pour diverses raisons historiques : Moise venait d'Afrique . Salomon et la Reine de Saaba avaient fait de l'éthiopie un royaume juif hors de la terre sainte . Qu'importe la fébrilité de certains dirigeants africains , Israél doit parler aux africains et démontrer comment sa culture et sa civilisation ont fécondé le monde . Sans parler des felashas , qui sait que dans la brousse ivoirienne près de la ville de Man des nègres témoignent des rites hérités des anciennes traditions du judaïsme ?
    Voilà Monsieur Wesoly ma modeste contribution . Votre article est claire et juste . Merci