Editorial

Le prix d'une alliance "illibérale"

Mardi 5 mars 2019 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef
Publié dans Regards n°1039

Il n’a pas fallu 24 heures pour que le nouveau ministre israélien des Affaires étrangères suscite une polémique sur la douloureuse question des relations judéo-polonaises.

Sur la chaîne de TV i24, Israël Katz a déclaré : « Le Premier ministre s’est exprimé et il a été clair. Je suis fils d’un survivant de la Shoah. Et comme les Israéliens, je suis juif. Nous n’oublierons pas, nous ne pardonnerons pas. Il y a eu beaucoup de Polonais qui ont collaboré avec les nazis. C’est ce que Yitzhak Shamir avait dit : “Ils tètent l’antisémitisme avec le lait de leur mère’’ ». Israël Katz pouvait évoquer l’antisémitisme polonais et le condamner sévèrement sans pour autant répéter les propos outranciers qu’Yitzhak Shamir, alors Premier ministre d’Israël, a tenus en 1989 en pleine affaire du Carmel d’Auschwitz.

Excédé par le refus des autorités polonaises de respecter leurs engagements d’ordonner aux carmélites de quitter Auschwitz et d’enlever la croix géante qu’elles y ont érigée, Yitzhak Shamir a lâché cette phrase. Il convient de lire cette déclaration-choc à la lumière de son histoire personnelle et celle de l’extermination de toute sa famille en novembre 1942. Dans la bourgade polonaise où vivait sa famille, une de ses sœurs, son mari et leurs deux enfants ont été tués par un Polonais dans l’usine où ils se cachaient. Son père, qui avait réussi à échapper aux Allemands, a été tué par des amis polonais d’enfance chez qui il espérait trouver refuge. Quant à sa mère et une autre de ses sœurs, elles ont été assassinées à Treblinka. Appartenant à cette génération de sans famille marquée par la Shoah, Yitzhak Shamir avait quelques bonnes raisons d’exprimer en des termes peu amènes ce que lui inspirait la mauvaise foi mâtinée d’antisémitisme de ses interlocuteurs polonais.

En répétant maladroitement la phrase d’Yitzhak Shamir, le ministre israélien des Affaires étrangères a surtout mis en lumière les contradictions de l’alliance controversée que son Premier ministre, Benjamin Netanyahou, a personnellement nouée avec le gouvernement polonais nationaliste conservateur, mais aussi avec le gouvernement hongrois du très remuant Viktor Orban.

Bien que cette alliance « illibérale » repose sur des convergences idéologiques solides (nationalisme ethnique, remise en cause de l’Etat de droit, attaques contre les associations de défense des droits de l’Homme, mise aux pas des médias critiques, hostilité aux migrants), elle répond aussi à des intérêts géopolitiques bien compris. Pendant que les gouvernements polonais et hongrois soutiennent activement Netanyahou en bloquant les condamnations de l’Union européenne de sa politique envers les Palestiniens, le gouvernement israélien intervient de son côté pour laver ces deux gouvernements de toute accusation d’antisémitisme. En somme, un échange de bons procédés.

Mais à quel prix ? Lorsque le gouvernement polonais se livre à une véritable réécriture de l’histoire de la Shoah en Pologne en essayant d’imposer par tous les moyens le dogme selon lequel les Polonais n’ont été que des victimes et jamais des bourreaux, faut-il faire semblant de ne rien entendre parce qu’il défend la politique de Benjamin Netanyahou sur la scène internationale ? Faut-il se taire alors que ce travail de falsification historique a été dénoncé par Yad Vashem et des historiens polonais spécialistes de la Shoah en Pologne ?

Au regard de notre histoire et de notre mémoire, les termes de cette alliance antipathique sont inacceptables et son prix exorbitant ne cessera d’augmenter, car le gouvernement polonais (mais aussi hongrois) ne tient absolument pas à renoncer à sa version ultra-nationaliste et victimaire de l’histoire de la Pologne qui ne fait aucune place à la réalité de participation et de la complicité de certains groupes de la société polonaise dans la mise en œuvre de la « Solution finale ». Autant renoncer à cette alliance calmement, sans insulte et sans porte qui claque.


 

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